Les Japonais vivent avec une épée de Damoclès vacillante au dessus de la tête, se répétant depuis des décennies que le « big one » peut emporter la capitale toute entière à tout moment. Souvent la terre tremble, les murs craquent, quelques objets tombent. Plus personne n’y fait vraiment attention et le cérémonial tout aussi rassurant qu’anxiogène des exercices d’évacuations ponctue la vie quotidienne, année après année[1]. Les excellents studios Bones[2] signent avec Tokyo Magnitude 8.0 une série à l’image de ces exercices répétitifs : aussi inquiétante qu’éducative.

Tokyo Magnitude 8.0 ©Studio Bones

Tokyo, 21 juillet 2012. Les cigales font vibrer leurs cymbales de tout leur saoul, la moiteur est assommante, les gens vaquent à leurs occupations au ralenti jusqu’à ce que la journée ne s’arrête. Plongée dans l’âge ingrat jusqu’au bout du téléphone portable, Mirai[3] ne veut plus de futur et ne supporte ni ses parents, ni son petit frère, ni le monde qui l’entoure, ses règles, ses habitants, ses contraintes. Forcée d’accompagner son petit frère, l’adorable Yūki, à une exposition sur les robots au Miraikan[4] sur l’île artificielle d’Odaiba, elle bougonne, comme toujours : la vie est injuste, le monde est d’un interminable ennui, elle est une incomprise. Dans cette exagération passionnelle qui caractérise l’adolescence, notre prototype à jamais insatisfait, immature et insupportable tapote compulsivement quelques mots sur son blog téléphonique, le 21 juillet 2012 à 15h46 : « J’aimerais que Tokyo s’effondre ». Elle est immédiatement exaucée, un séisme d’une magnitude de 8.0 sur l’échelle de Richter est enregistré dans la baie de Tokyo. 150000 morts, plus encore de disparus, les prouesses architecturales découvrent l’éphémérité, et la ville sombre telle le néo-Tokyo d’Ōtomo.

Tokyo Magnitude 8.0 ©Studio BonesRetrouvant non sans mal Yūki grâce à une sympathique inconnue, Mirai va devoir faire face à la réalité, apprendre à obéir, à se confronter à la mort, et tout simplement à mûrir au long des interminables kilomètres qui la séparent de chez elle. Destruction, panique, inquiétudes. Chaque épisode est émaillé de drames plus ou moins violent, Tokyo n’est plus qu’un amas vacillant d’immeubles, qui s’émiette à chaque réplique et dont des morceaux se consument à toute vitesse. Les survivants n’ont pas un parcours facile, et malgré l’intervention efficace des secours une quantité effroyable de gens disparait, souvent écrasée (par une autoroute, un pont, un building[5], la tour de Tokyo…), mais les deux enfants et leur mère de substitution évitent souvent le pire.

À la pointe de la prévention sismique depuis les années 60, le Japon n’a eu de cesse de moderniser ses moyens d’actions : aux forces d’auto-défense, aux pompiers et à l’assistance médicale d’urgence chargés de mettre en place des campements, de distribuer des vivres et de secourir les victimes, s’ajoute maintenant des technologies de pointe, robots d’exploration des zones sinistrées, ou encore toilettes portatives et nourriture lyophilisée ; les civils sont également mis à contribution puisque les entreprises et institutions doivent laisser des casques à la disposition de leurs employés et que chaque citoyen est encouragé à garder dans sa chambre une paire de chaussure, un kit de survie à renouveler régulièrement ainsi qu’un casque.
C’est tout cela qu’égrène consciencieusement cette série initiatique, dont les faiblesses en matière d’animation et de rythme sont rattrapés par sa valeur pédagogique et son réalisme. La production a pris le parti de ne rien nous épargner des sac à corps et autres morgues improvisées (plus jeunes et âmes sensibles s’abstenir…) et de nous achever d’un twist de fin dévastateur : les histoires de catastrophes finissent plutôt mal, en général… même si la vie continue.


  1. la situation a bien entendu changé depuis le 11 mars 2011, mais rappelons que la série est sortie en 2009 []
  2. qui, outre Full Metal Alchemist ont produit Wolf’s RainSoul Eater ou encore le film d’époque magistral Sword of the Stranger []
  3. littéralement « futur » []
  4. « Musée du futur », ou The National Museum of Emerging Science and Innovation []
  5. notez bien que l’un des rares bâtiments à ne pas souffrir des secousses est le siège de Fuji TV, producteur de la série, qui situe justement sur Odaiba []