Sous le regard de ses quatre amies, une fillette accepte de suivre un inconnu prétextant de l’aide. Elle finira violée et tuée dans le gymnase de l’école. Folle de chagrin, Asako la maman réunit les enfants et les menace pour n’avoir pas porté secours à la victime. Quinze années plus tard, chaque fillette devenue adulte va connaître une destinée en lien avec ce tragique événement. Tandis que la mère recherche encore un coupable jamais identifié, les jeunes femmes vont devoir se confronter à un passé qui les hante depuis lors.

Créateur habitué du petit écran[1] Kurosawa Kiyoshi se lance cette fois dans le feuilleton télé, de quoi intriguer le fan pourtant habitué à la polyvalence artistique du bonhomme. S’il se plie au format et aux règles extrêmement codifiées du drama, il préserve une vision toute personnelle des choses, fidèle aux thèmes qui lui sont chers. Décliné sur cinq épisodes en autant de points de vue comlémentaires, Shokuzai ne se départira pas d’une subjectivité parfaitement voulue, donnant tout son sens au scénario basé sur un roman éponyme de Minato Kanae[2], en plus de la cohérence narrative pour beaucoup dans la réussite du projet. Nous allons donc suivre quatre destinées fort contrastées, chacune cherchant à expier à sa manière la faute originelle[3] de n’avoir pas tenté d’empêcher le meurtre ni de témoigner en conséquence.

Shokuzai ©WowowDès le premier sketche, le ton est donné : décors désincarnés comme cette cuisine trop nette, choix de couleurs ternes, presque monochromes, composant un univers de mélancolie urbaine conforme aux sombres pensées de l’héroïne, sur un fond musical empreint de tristesse. Campée par Aoi Yū, abonnée aux rôles de beauté fragile, la dénommée Sae déambule aux limites de la folie au sein d’une relation conjugale basée sur le fétichisme morbide. Ayant toujours refusé de devenir femme, elle personnifie en effet chaque nuit pour son mari la poupée que ce dernier vénère depuis toujours, seul contact réel entre deux asociaux, deux solitudes plus mortes que vives, réunies par le hasard, ou presque. Un jeu purement artificiel que la nature aura vite fait de corriger, sous le regard clinique et distant d’une mise en scène qui prend peut-être trop son temps pour distiller son sujet, mais parvient malgré tout à instaurer un réel malaise dans le drame intimiste qui se joue.

Si le fantastique n’est plus au rendez-vous, la vue de ce port industriel comme sempiternellement dominé par de gros nuages menaçants évoque l’environnement de Kairo (2001), tandis que la silhouette de l’épouse en robe blanche, longs cheveux noirs et bras ballants rappellera celle des fantômes de Loft ou Retribution. Un rapprochement d’autant plus logique que Sae n’est de toute façon guère plus vivante que ces dernières.

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Le second épisode, nettement plus rythmé que son prédécesseur, conte la dérive agressive de Maki, professeur fraîchement débarquée dans un établissement scolaire où les apparences priment sur le projet éducatif. Son désir de reconnaissance professionnelle va de pair avec une psychorigidité exercée au dépens des élèves, voire une froide détermination la conduisant à l’obsession d’expier le traumatisme infantile. Très proche de Tokyo Sonata par le cadre choisi et l’austérité de son traitement, ce deuxième chapitre dresse un constat peu reluisant de l’école made in Japan ; à l’image d’une société nippone où rien ne doit se différencier de la masse, seuls comptent les résultats et les faux-semblants, y compris au sein d’un corps enseignant lâche et suiveur de l’opinion majoritaire. C’est le règne du politiquement correct qui peine pourtant à masquer une violence larvée, des comportements déviants et la paranoïa parentale vis à vis de ses protégés[4].

Kurosawa peaufine une vision aussi cruelle qu’amusée de ce microcosme faussement feutré, où l’apparition brutale d’un paumé un peu psychopathe administre une gifle salutaire à l’hypocrisie ambiante. Le pauvre garçon serait presque plus sympathique que ceux qu’il agresse : il représente surtout le faire-valoir idéal des états d’âme de celle qui le désarmera non sans rudesse. Ici se situe le point de rupture, où s’instaure le décalage irrémédiable entre elle et les autres, synonyme de début de la chute. En confiant le premier rôle à Koike Eiko, le metteur en scène offre un contre-emploi intéressant à une ancienne idole et authentique bombe, qui s’en sort d’ailleurs plutôt bien.

Shokuzai ©WowowLa suite ne dépaysera pas les aficionados de Cure et consort. Nous voilà au sein d’une maisonnette en bordure de route campagnarde. Là vit un vieux couple et une grande fille socialement inadaptée, Akiko, hikikomori recluse dans sa chambre encombrée de jeux vidéo et qui s’identifie à un ours. On aura compris que celle-là n’a jamais pu s’affranchir de son enfance depuis le fait divers sordide dont elle fut un témoin direct. L’ambiance générale plutôt morose ne s’arrange pas avec l’arrivée du grand frère, petit entrepreneur qui se révèle pervers pédophile, tendance qu’il assouvit sur la propre fillette de sa compagne. La vérité éclatera vite aux yeux de la sœur suffisamment lucide malgré son handicap. La caméra suit avec une réelle empathie, sans pour autant en être dupe,  les agissements de cette étrange fille à l’allure empruntée, sorte de Sadako du pauvre au pouvoir certes nettement plus limité que sa devancière, mais autrement plus bienveillant; son passage à l’acte s’avère une finalité nécessaire[5]… jusqu’à ce que l’épilogue amène une interprétation un peu différente des choses via Asako, toute aussi subjective mais non moins acceptable que la version de la seule Akiko. Huis-clos délétère à la tension palpable de bout en bout, c’est peut-être le segment le plus réussi de tous.

L’avant-dernière histoire ferait penser de prime abord à un marivaudage décalé, raconté avec un recul presque humoristique si les faits en question n’étaient aussi sombres et son personnage central, la « douce » Yuka, totalement perturbée par un amour maternel exclusivement centré sur une sœur physiquement plus fragile. Elle compensera jusqu’au délire criminel en toute connaissance de cause, une façon de réparer la blessure familiale jamais refermée. La dernière des gamines du début est donc devenue une créature perverse prête à tout pour combler le manque, incontestablement la moins attachante de la bande, mais pas la moins complexe. L’arrivée de Asako entraîne une étrange joute à la cruauté calculée, dont le résultat semble satisfaire les deux adversaires. Là où Yuka peut espérer une sortie libératrice de son enfance frustrée, l’aînée continue le chemin de croix vers la recherche de vérité, une nouvelle piste ayant surgi in fine.

Une manière pertinente d’amener le final, consacré à la genèse de l’énigme par le biais de celle qui n’était jusque-là qu’un fil rouge et une simple présence plus ou moins passive dans la vie des Sae, Maki, Akiko et autre Yuka. De facture classique, cet ultime opus décortique les motivations profondes de Asako, et la relation extra-conjugale à la base de tout ce qui allait suivre. Un adultère passablement tordu aux conséquences rien moins que sordide, victime et bourreau[6] finissant par se confondre dans le remord et la culpabilité; ou comment conclure sans véritable surprise mais avec brio le whodunit proposé au départ . Car cette fois, l’expiation du titre ne sera pas au rendez-vous, le final s’avérant une voie sans issue pour Asako. Nous la découvrons assise sur une chaise, raide comme une statue, attendant le verdict policier, bientôt condamnée à errer entre la mort qui lui est refusée et une vie qui n’était déjà plus depuis longtemps sa préoccupation, à l’instar de Sae dans le prologue. La boucle est bouclée. Ce que confirmeront les dernières images : dans un petit matin brumeux, elle déambule, spectre interrogateur ayant déjà quitté le monde.

Le metteur en scène s’approprie un travail de commande en l’enrichissant de quelques unes de ses thématiques favorites. Quête identitaire ou aliénation de l’individu, qui au sein de la famille, du couple, de l’institution (scolaire), et par déduction à la société dans son ensemble. Shokuzai dresse alors un constat glaçant des rapports humains modernes, dans lesquels toute sincérité et toute empathie paraissent oubliées.

Surtout, chacun(e) doit composer ici avec l’absence; de celle qui n’est désormais plus là mais restera omniprésente dans le cœur et les pensées des « survivants », au prix d’insondables rancœurs et d’une intolérable amertume pour n’avoir su et/ou pu réparer la première faute. La triste beauté des héroïnes, à commencer par celle de la mère, renvoie bien aux jolies créatures spectrales et dépressives de ses œuvres fantastiques, tandis que l’image de la famille implosée prolonge le propos de Tokyo sonata pour former un tout parfaitement cohérent. Si l’ironie pointe au travers de quelques séquences, on ne rigole quand même pas souvent dans le cinéma de Kurosawa Kiyoshi.

Shokuzai ne dérogera donc pas à la règle, pièce sans doute mineure dans la filmographie du petit maître japonais, mais baignée du charme vénéneux et de l’inquiétante étrangeté qui restent sa marque.


  1. on se souvient par exemple qu’en 2000, Seance était d’abord un téléfilm avant de connaître une distribution française en salles []
  2. pas d’édition en français à ce jour pour ce second roman []
  3. d’où le titre original Expiation []
  4. un sujet qui était déjà au centre de Kokuhaku/Confessions, premier roman de Minato Kanae adapté au cinéma par Nakashima Tetsuya avec le succès que l’on sait []
  5. le climax dans la remise à moitié désaffectée rappelle encore l’univers d’un Kairo ou d’un Cure, un lieu particulièrement représentatif des ambiances qu’aime instaurer le cinéaste []
  6. pour donner la réplique à Koizumi Kyôko, Kurosawa fait à nouveau apel à Kagawa Teruyuki, le comédien interprète du père déboussolé dans Tokyo Sonata []