Yeo-Jin et Jae-Young sont deux amies inséparables rêvant de voyages. Pour financer leur vague projet, Jae-Young se livre à la prostitution tandis que sa copine s’occupe des à-côtés comme une sorte d’impressario, canalisant les débordements affectifs de la première. Lorsque elles sont surprises par la police, Jae-Young préfère se suicider, faisant promettre avant de mourir à Yeo-Jin de retrouver pour elle un client dont elle serait amoureuse. Yeo-Jin, coupable de passivité, va alors rencontrer chacun des anciens clients de la disparue, couchant à son tour avec eux avant de les rembourser. C’était sans compter sur son propre père, flic veuf et intègre, qui va découvrir le pot aux roses et tenter d’interrompre l’étrange chemin de croix que s’est imposé sa fille.
Dans la filmographie du trublion coréen, Samaria marque une rupture complète avec l’œuvre qui la précédait[1]. Long-métrage tourné en deux semaines caméra à l’épaule, il reste marqué du sceau de l’urgence là où Printemps … prenait largement le temps de développer ses thématiques. Un traitement radical imposé par le sujet beaucoup plus ancré dans la réalité urbaine et contemporaine que son prédécesseur. Ici, c’est carré et efficace : chacun des trois personnages principaux, les deux adolescentes et le père policier, représente un chapitre au sein d’une construction parfaitement linéaire et limpide.

Nous assistons ainsi aux agissements puis, littéralement, à la chute de la jeune fille au sourire énigmatique et à la dangereuse générosité, avant que l’homme/l’adulte ne commence une quête/enquête sur les traces de la survivante. Un drame, un vrai, aux accents de vérité renforcés par quelques scènes choc qui ont depuis toujours assis la réputation sulfureuse du réalisateur dans les festivals occidentaux[2].
Cela posé, rien n’est jamais simple avec Kim Ki-Duk : son univers souvent violent ménage des moments contemplatifs où la splendeur visuelle apaise ce qui a précédé …ou ce qui va suivre. Samaria utilise le procédé à l’envi, tout comme il balance en permanence entre la dénonciation des faits évoqués et une certaine complaisance dans la démonstration de ces mêmes faits. Ses détracteurs auront largement de quoi étayer leurs critiques, face à la volonté affichée de sublimer la beauté juvénile de ses deux héroïnes et de miser sur un érotisme né de l’ambivalence de leurs rapports, tout en déplorant les agissements de celle qui vends ses charmes[3]. Le rôle d’accusateur par défaut est ainsi dévolu à la figure paternelle, ange exterminateur déboussolé qui donne le châtiment pour mieux exorciser son propre sentiment de culpabilité.
On le voit, les obsessions habituelles du metteur en scène ne sont jamais loin, sauf que cette fois le tableau s’avère encore plus sombre qu’à l’accoutumée, Samaria pouvant dès lors prétendre au statut de plus dépressif des films de son auteur[4].
La constante tristesse qui baigne l’histoire ne pourra donc aller de pair qu’avec une cruauté parfois gratuite et un jusqu’auboutisme sans issue, éléments soulignés par une narration frontale. De quoi trouver parfaitement sa place dans l’univers torturé d’un metteur en scène oscillant depuis toujours entre osbervation lucide et moralisme ambigu. Si la tragédie se pare cette fois des flamboyantes couleurs de l’automne, c’est pour mieux stigmatiser la noirceur de l’expiation christique à l’œuvre.
- Printemps, été, automne, hiver …et printemps, 2003 [↩]
- Samaria a d’ailleurs obtenu le prix de la mise en scène au festival de Berlin en février 2004 [↩]
- lire à ce sujet : Terrorisme sexuel ou l’étrange cas de Kim Ki-Duk, par Tony Rayns, in Cinquante ans de cinéma coréen/Cahiers du cinéma, 2005 [↩]
- on pourrait à ce titre le comparer au Dolls de Kitano sorti l’année précédente. Une référence au cinéaste japonais renforcée par la similitude de la scène quasi-finale de Samaria, lorsque les flics viennent chercher le père, avec celle de l’arrivée des lieutenants de l’inspecteur Nishi dans Hana-Bi [↩]
- 사마리아
- Corée 2004.
- Wild Side (2008).
- Avec Lee Eol, Kwak Ji-Min, Seo Min-Jeong et Kim Kwi-Seon.
