La mondialisation de l’industrie cinématographique et l’engouement pour tout ce qui est extrême-oriental nous auront permis, à l’orée du nouveau millénaire, d’apprécier tout un pan de la culture populaire nippone : les histoires de fantômes et autres revenants. Ou comment un pays, et par ricochet tout un continent, est devenu la valeur étalon du genre, recevant un écho favorable aux quatre coins de la planète.
Le surnaturel est d’abord un élément récurrent des traditions de l’archipel japonais. Le shintō, la grande religion qui y a cours, en parallèle avec le Bouddhisme, fait appel à de nombreux dieux ou esprits, les kami, présents un peu partout dans la nature, protecteurs solennels ou plus facétieux, que la population invoquera par exemple pour bénir un lieu de construction ou pour vénérer ses ancêtres, des célébrations spécifiques étant réparties tout au long de l’année. On connaît mieux en Europe, via les retransmissions câblées, les rituels de purification shintoïstes des combattants avant les luttes de sumō. Les célèbres studios d’animation Ghibli, par le biais de leur principal créateur Miyazaki Hayao, font intervenir régulièrement cette spiritualité de façon centrale dans leurs histoires[1]. La tradition japonaise du film de fantômes repose donc sur une base solide.
Les années cinquante et soixante ont vu les grands studios de production développer des projets où l’élément fantastique avait une place prépondérante. Les chambara (ou films de sabre), ainsi que les drames historiques, ont intégré moultes apparitions à leur scénario. Mizoguchi tourne ainsi en 1953 Les Contes de la Lune Vague après la Pluie, chef-d’œuvre poétique où un pauvre potier avide de gloire laisse tomber son foyer puis se fait berner par une revenante enjôleuse. Mais le yūrei eiga (ou film de fantômes) en tant que tel, explose véritablement en 1959 avec Tokaidō Yotsuya Kaidan de Nakagawa Nobuo[2], imposant des codifications que les successeurs sauront mettre à profit. Cette histoire, devenue grand classique, avait déjà été adaptée en 1949 par Kinoshita Keisuke et le sera encore par la suite, mais c’est la version signée Nakagawa qui fait référence. En 1964, Kaïdan [3] enfonce le clou, alors que Onibaba de Shindo Kaneto la même année, fait appel à l’élément surnaturel de manière moins directe. Beaucoup d’autres films perpétueront au cours des décennies à venir cette tradition. Le plus fameux réalisateur de la nouvelle vague nippone, Oshima Nagisa[4] livrera son film de fantômes , et non des moindres : Empire de la Passion (1978).
La nouvelle vague du genre s’appuie sur ce glorieux héritage, le modernisant sans le trahir pour l’adapter au goût du jour, en l’occurrence celui de 1995. Une date marquée par quelques productions annonciatrices du renouveau. D’abord une série à petit budget, tirées du manga éponyme de Koga Shin’ichi : Eko Eko Azarak ((titre anglais Wizard of Darkness)). Cinq épisodes sortis entre 1995 et 2001 gravitant autour d’une lycéenne aux pouvoirs paranormaux, qui lutte contre des forces démoniaques dans le cadre banal d’un lycée[5]. Malgré leur modestie et le fait qu’il ne s’agit pas à proprement parler de fantômes au sens strict, ces œuvrettes définissent déjà la nouvelle donne : l’intrigue est ancrée dans le présent, le Japon moderne, et concerne le plus souvent des jeunes filles. L’angoisse surgit alors de l’intrusion d’un élément anormal dans l’environnement quotidien, supposé rassurant. La bande-dessinée s’impose d’ailleurs en tant que support incontournable pour les scénaristes[6]. Les victimes, collégiennes ou lycéennes, facilitent le phénomène d’identification pour le public de base de ces divertissements, les adolescents eux-mêmes, ceux qui remplissent (ou pas) les salles. Le choix s’avère encore moins innocent au vu de son potentiel fantasmatique, pour qui connaît la fascination des mâles japonais pour les beautés juvéniles et les costumes marins d’écolières ; un marché très lucratif à travers toute l’industrie du divertissement, pas seulement dans le domaine érotique d’ailleurs. Quant au désir de protéger toutes ces beautés, il permet là encore un transfert efficace… tout en satisfaisant la pulsion beaucoup moins avouable de voir ces beautés parfois arrogantes trucidées sur pellicule ! Toire No Hanako-San [7], une légende urbaine tirée de la littérature populaire locale, se déroule cette fois encore dans un collège, mais s’apparente directement aux histoires de fantômes[8]. La suite, Shiesei Toire No Hanako-San [9], plus dure et plus sombre, est écrite par Takahashi Hiroshi, le scénariste de Ring. De quoi faire le lien avec ce qui va rapidement s’apparenter à un raz-de-marée.
À l’origine est Ring, le livre, best-seller signé Suzuki Kōji paru en 1991, engendrant plusieurs suites ainsi que des manga. Saga contemporaine très accessible pour le grand public, Ring devient logiquement source d’idées pour de jeunes cinéastes moins concernés par les textes classiques anciens, tandis que les producteurs flairent le potentiel lucratif de la chose. Une première adaptation télévisée voit le jour en 1995. Ce sera la mini-série Ringu : Kanzen Ban. Le premier long-métrage, réalisé trois ans plus tard par Nakata Hideo pour la prestigieuse compagnie Tōhō afin de prolonger le succès télé, va devenir un phénomène de société sans précédent. Inutile de résumer ici une histoire que chacun connaît. Toujours est-il que l’infortunée sorcière, une fois sortie de son puits, deviendra une franchise commerciale et une icône de la pop culture : porte-clefs, tasses, coussins et même un jeu vidéo sans beaucoup de rapport[10], tout y passe ou presque. Jusqu’à la coiffure retombant sur le visage, un éphémère canon de la mode adolescente, certains élèves animant les intercours en mimant Sadako ; de quoi alerter les autorités toujours promptes à repérer les déviances… Voilà au moins la preuve que la rumeur s’est répandue bien au-delà des seuls écrans de cinéma ! Il faut dire que Nakata avait parfaitement dosé sa recette. Il reprend le look originel du fantôme de Tokaidō Yotsuya Kaidan : une femme aux longs cheveux noirs masquant la face de spectre, vêtue d’une austère robe blanche[11], se présentant les bras repliés et les paumes de la main en dedans. Le tour est joué… et Nakata saura réutiliser cette forme, en plus enfantine, avec Dark Water en 2002, toujours d’après une nouvelle de Suzuki Kōji. En introduisant des vecteurs de malédiction contemporains comme les ondes venant imprimer la bande magnétique d’une cassette VHS, gimmickextrêmement vendeur, Ring modernise pourtant complètement la peur ancestrale du revenant. L’angoissante solitude urbaine et citadine bien réelle fait ici écho à ce nouveau sentiment de terreur. De plus, d’autres sujets sont abordés tels la différence (Sadako et sa mère possèdent des pouvoirs qui les mettent au ban de la société), ou le conflit familial (voir le comportement plus qu’ambigu du père). Après, il « suffit » d’une réalisation efficace où la suggestion l’emporte sur la démonstration sanglante, éludant volontairement plusieurs questions, pour un savant dosage privilégiant la mythologie folklorique propre à l’archipel au scientisme plus poussé du roman originel. Sans oublier les lycéennes, bien entendu. L’homme n’en était pas à son coup d’essai puisque avant Ring, il avait déjà signé quelques prometteuses réalisations mettant en scène force spectres vengeurs pour la télévision et le cinéma, en particulier en 1996 avec Joyū-Rei, une sorte de mise en abîme du thème, contant le tournage d’un film perturbé par l’apparition du fantôme d’une actrice. Par la suite, Nakata va s’avérer un cinéaste davantage préoccupé par les émotions que par la terreur, l’un n’empêchant d’ailleurs pas l’autre.
Dès le tournage du projet de Nakata est mise en chantier une suite, signée par un autre metteur en scène, mais enrôlant certains des acteurs du premier opus. Intitulée Rasen [12], elle s’en démarque largement par sa grande fidélité au livre. La science prend le pas sur le fantastique dans cette production malheureusement passée inaperçue, son aspect de téléfilm très austère empêchant d’apprécier pleinement une belle intrigue osant s’écarter des critères horrifiques de son homologue … Un peu trop, sûrement, pour les fans qui s’attendaient à tout autre chose. Nakata se met alors à son propre Ring 2 en 1999, moins fort que son prédécesseur, n’ayant de fait que peu de rapport avec la saga littéraire[13]. Enfin, une ultime partie intitulée Ring 0 (2000), se présente comme une sorte de genèse explicative[14]. Quant à Ring Virus (1999), il s’agit ni plus ni moins qu’une copie coréenne de l’original, sans trop de subtilité, on s’en doute.
1999 ou l’année Sadako, puisque deux nouvelles versions pour la télévision voient le jour. The Final Chapter en douze épisodes, et Rasen en treize. Ou comment exploiter un filon jusqu’au bout. La reconnaissance internationale aidant, les pontes d’Hollywood décident de produire unremake recalibré aux goûts de compatriotes réputés pour leur aversion des versions originales[15]. Faisant fi du caractère profondément japonais de son modèle, Le Cercle ((réalisé en 2002 par Gore Verbinski, avec Naomi Watts)) n’est qu’un énième thriller horrifique sans identité. Nakata Hideo en personne est appelé à la rescousse en 2003 pour diriger Le Cercle 2, version US de son Ring 2 (vous suivez ?), mais la promesse d’un joli chèque ne signifiant pas forcément un projet intéressant, le cinéaste finit par livrer un produit bizarrement très proche d’une autre de ses œuvres mais donc pas de la bonne : Dark Water ! Un film lui aussi « victime » d’un remake hollywoodien la même année, réalisé par Walter Salles avec Jennifer Connelly[16].
Retour au Japon où l’engouement pour le yūrei eiga inspire heureusement des créateurs plus inspirés. Ainsi Kurosawa Kiyoshi qui s’autorise une digression toute personnelle de Ring avec Kairo (2001), l’œuvre le plus emblématique de sa carrière. Au sein d’une société (la nôtre) créatrice de solitude et de non communication, l’angoisse se matérialise par l’avènement soudain d’une multitude de revenants au comportement déroutant. Un exercice de style aussi subtil que flippant[17] qui prouve l’attachement du réalisateur aux formes spectrales de tout poil. Sa filmographie à venir le confirmera, avec entre autres des réussites comme Loft ou Retribution.
La saga Tomie ne nourrit sans doute pas les mêmes ambitions artistiques, mais elle n’en constitue pas moins une référence pour l’amateur. Cette histoire de vengeance à répétition du spectre d’une lycéenne affreusement assassinée puis démembrée était d’abord unmanga créé par Itō Junji en 1987 avant de passer au grand écran à partir de 1999. Pas moins de huit metteurs en scène différents vont se succéder jusqu’en 2007[18] sans que la cohérence générale ne s’en trouve affectée, le scénario se basant uniquement sur l’aspect répétitif des meurtres. Tomie séduit en effet toujours ses futures victimes pour mieux les tromper, incarnation moderne et autrement plus dangereuse du renard des légendes nippones. Sans prétendre au génie, l’ensemble est efficace et joue à fond sur la fascination masculine pour les lycéennes. On ne s’étonnera alors pas de retrouver à chaque fois au générique une jeune et jolie jeune aspirante à la gloire pour personnifier l’héroïne. A ce jeu, la plus troublante reste Nagai Runa, vedette de Tomie : Another Face et gravure girl notoire, parfait compromis entre innocence et perversité.
Une autre création de Itō Junji[19] passe de la planche à dessin à la pellicule. Shikoku ((réalisé par Nagasaki Shun’ichi en 1999 pour la compagnie Tōhō)) raconte une étrange malédiction sur cette île célèbre pour ses pèlerinages. Kuriyama Chiaki y endosse le kimono d’une mort-vivante finalement très humaine dans une intrigue en prise directe avec les légendes locales.
Le stakhanoviste de la caméra Miike Takashi avait déjà détourné la Sadako’s touch en affublant l’actrice Shiina Eihi, la tueuse de Audition (1999) d’une longue chevelure noire sur un costume virginal, pour un résultat largement aussi inquiétant et malfaisant car beaucoup plus réaliste. Il tourne en 2003 La Mort En Ligne, une œuvre de commande utilisant les ficelles de Ring et tout ce qui a suivi. Il en propose un mélange iconoclaste et intelligent qui dénonce au passage les méfaits de la télé-réalité. La fameuse K7, désormais obsolète en ce nouveau millénaire, cède la place au téléphone mobile comme objet de terreur. Une suite sortira en 2005[20] qui transpose l’histoire à Taiwan. Le film part un peu dans tous les sens et finit par ressembler beaucoup à The Eye [21] qui était lui-même une démarcation thaïlandaise de la vague horrifique nippone. Ou comment boucler la boucle… Ce qui n’empêchera pas une troisième mouture intitulée One Missed Call : Final [22] sans véritable nouveauté, puis une version télévisée (un drama de dix épisodes diffusés en 2005 au Japon), suivie de l’inévitable remake américain[23].
La seule concurrence comparable au triomphe de Ring reste quand même le cycle Ju-On – The Grudge créé par Shimizu Takashi[24] auquel collabore encore le scénariste de Ring, Takahashi Hiroshi. Une idée de départ sans doute moins originale que celle de la destinée de Sadako, mais radicalement efficace, et d’une longévité supérieure. Dans une maison de banlieue tokyoïte, le massacre initial d’une mère et de son fils par un mari devenu fou de jalousie va engendrer une vague de malédictions. La série se décline là encore en plusieurs versions. D’abord deux téléfilms, Ju-On : The Curse I & II, suites de sketches autour de la villa maudite, puis deux opus sur grand écran Ju-On : The Grudge I & II, développant des histoires similaires mais sans être identiques à leurs homologues télévisés, créant une légende urbaine plutôt cohérente. Vu le très bon accueil, un remake est décidé pour le marché américain. Ce sera The Grudge avec des acteurs américains[25]. Tourné directement au Japon par Shimizu en personne qui utilise le décor originel, le film introduit des éléments étrangers au sein d’une mythologie très marquée par sa « japanitude », sans jamais la dénaturer. Un vraie réussite qui ne fera pas école, puisque The Grudge II s’avère nettement moins convaincant, avant que la saga ne touche le fond avec The Grudge 3. Pour fêter les dix années de la saga Ju-On, les producteurs ont l’idée de sortir deux moyens-métrages reprenant quelques éléments de la série. Le gimmick initial de la famille assassinée est revu et corrigé. The Grudge : Old Lady In Whiteet The Grudge : Girl In Black ((呪怨 白い老女, Ju-On : Shiroi Rōjo ainsi que 呪怨 黒い少女, Ju-On : Kuroi Shōjo)), dirigés respectivement par Miyake Ryūta[26] et Asato Mari. Les courts chapitres s’enchaînent pour illustrer la même histoire vue sous différents angles au sein d’une temporalité bouleversée, un procédé bien maîtrisé. Le premier opus s’avère nettement supérieur, respectant son cahier des charges avec roublardise mais un maximum d’efficacité. Ainsi l’utilisation de la bonne vieille cassette audio, pour donner un très flippant démarquage de The Shining, trash et dérangeant, bien dans la lignée des productions actuelles. Le film de Asato Mari, où l’on retrouve une ancienne protégée de Tsunku♂ : Kago Ai, se perd quant à lui en considérations psychanalytiques de comptoir, digression inutile annihilant de fait le processus d’horreur.
Entre-temps était sorti Ju-Rei (2004), démarquage fauché de Ju-On, dont l’originalité majeure consiste à proposer une intrigue sur dix sketches en commençant par le dernier. Le détail le plus remarquable de cette modeste entreprise reste le nom de son réalisateur, Shiraishi Kōji, qui deviendra illico un nouveau maître de la spécialité. Sa deuxième mise en scène la même année, Dead Girl Walking, emprunte encore beaucoup à ses illustres devanciers maîtres ès horreur. Il va pourtant s’imposer avec Noroi puis Kuchisake-Onna, deux œuvres très fortes qui explorent la thématique du revenant par d’autres biais. En 2009, il signe encore Occult, nouveau faux documentaire poussant plus loin le concept de Noroi, ainsi que Teketeke I & II, une légende urbaine avec une femme tronc particulièrement sanguinaire. Un cinéaste qui a le mérite de ne pas bâcler le boulot et de gérer au mieux des budgets pas forcément généreux.
Pour être à peu près complet, signalons que le thème de la femme à la bouche fendue est en passe de devenir un sous-genre à lui seul. Kuchisake ((Hashiguchi Takuaki)) en proposait en 2005 une version fortement teintée d’érotisme. 2008 voit la sortie de trois opus distincts, Kuchisake Onna 2 [27], suite de Kuchisake-Onna qui ne convaincra personne, Kuchisake Onna 0 : Biginingu de Kodama Kazuto, et Kuchisake-Onna signé Yoshikawa Toru, du pur cinéma-bis au budget ridicule par la petite compagnie Zen Pictures qui récidive en 2010 avec son propre Kuchisake-Onna 2 [28] tout aussi barré. Quant au récent Keitai Ura Site – Kuchisake Onna de Ichise Hiroshi, c’est une autre petite bande fauchée qui lorgne plutôt vers Noroi tout en poursuivant les tribulations de la croque-mitaine au sourire définitif.
Tout succès cinématographique engendrant des succédanés, Ring a donc logiquement été suivi d’une pléthore de suiveurs capitalisant avec la plus petite mise de départ possible sur une rentabilité immédiate. Autant de direct to video engouffrés dans la brèche pour profiter d’un filon encore juteux. Il serait vain d’essayer de les recenser tous. Citons le diptyque fauché réalisé par Horie Kei, Shibuya Kaidan I & II (2003 et 2004), qui transporte le sujet au cœur de la célèbre station tokyoïte pour la légende urbaine du bébé abandonné dans une consigne automatique de la gare et devenu spectre particulièrement retors. L’originalité n’est plus de mise, mais l’ambiance oppressante est bien traduite avec le strict minimum technique. Force était de privilégier la suggestion au choc visuel, avec l’éternelle petite fille flippante. En 2005, Shiryōha (ouDead Waves) signé Hayama Yoshihiro ou Cursed de Hoshino Yoshihiro sont par contre franchement insignifiants, si ce n’est, en ce qui concerne le deuxième, pour l’amateur de la jeune actrice principale Satō Hiroko, grabia tendance clean. C’est d’ailleurs un truc utilisé depuis des lustres par les producteurs de tous poils, à savoir mettre au générique une « vedette » d’avantage reconnue pour sa plastique que pour ses talents de comédienne. Les scream queens représentant souvent la seule raison d’exister de nombre séries Z horrifiques américaines, les japonais reprennent à leur compte la même formule, on l’a vu avec Eko Eko Azarak ou Tomie. Pour les projets les plus cheap, peu importera le flacon, pourvu qu’il y ait dedans de la chair fraîche passablement dénudée, toujours prête à se faire trucider ! La jeune Irie Saaya est ainsi devenue une authentique starlette du genre, voir par exemple sa « participation » en compagnie d’autres idols au mythe de Shibuya Kaidan : The Real Toshi Densetsu, déroulant huit histoires autour de la célèbre station[29]. Si Otoshimono [30] appartient à un cinéma nettement plus mainstream et soigné, il exploite cependant lui aussi le créneau des beautés juvéniles. En pure perte : le spectateur blasé n’aura finalement aucune envie de subir un nouveau voyage au bout de l’ennui…
Avec leurs sketches liés peu ou prou entre eux, les sagas Ju-On et consort ont d’autre part permis l’éclosion de nouvelles anthologies horrifiques, les revenants s’avérant décidément une manne inépuisable, que ce soit sur grand écran ou à la télévision. Deux projets sont en effet destinés au ciné tout en recyclant des séries télévisées diffusées en 2004 : Onryō ou cinq histoires différentes racontées à la première personne, et Kaidan-Shin Mimibukuro où huit sketches sont proposés. Suivant la zone géographique de distribution, la barrière entre cinéma, TV et vidéo devient d’ailleurs un peu floue. Il en va de J-Horror Anthology : Legends [31], suivi de Dark Tales Of Japan Suiyō Puremia : Sekai Saikyō J Horâ SP Nihon no Kowai Yoru(2004) puis de J-Horror Anthology : Underworld (2005) ; idem pour une autre trilogie initiée par la même maison : Kadokawa Mystery & Horror Tales. Des histoires forcément inégales, rarement originales, réservées aux purs accrocs de la question. On pourrait presque en dire autant pour Unholy Women qui ressort du lot uniquement grâce à une deuxième partie renversante.
À l’heure où les projets semblent tourner quelque peu en rond, il est vrai que quinze années sont passées depuis la première manifestation (télévisuelle) de Sadako, que devient Nakata Hideo, le petit futé à l’origine du buzz planétaire ? Délaissant les jeunes filles à la longue chevelure jais, il boucle la boucle avec Kaïdan, un drame de la jalousie déguisé en yūrei eiga. Son film faisait partie du projet J-Horror Theaterà l’initiative du producteur nippon Ichise Taka[32].
Suzuki Kōji avait en tous cas raison de prophétiser la contagion via Sadako : c’est en effet toute l’Asie qui a été touchée. La Corée, après quelques copiés/collés initiaux, est devenue grande pourvoyeuse de frissons, tout un pan de son industrie cinématographique étant réservée à un genre toujours bankable. Deux Soeurs (2003) ou la série Whispering Corridors figurent ainsi parmi les jolies réussites péninsulaires à la reconnaissance internationale. Ces dernières années, la qualité a malheureusement baissé au profit de la quantité. Autre gros marché, celui de la Thaïlande, qui produit à tour de bras des longs-métrages très colorés et culottés, n’hésitant jamais à mélanger les styles.
Si The Eye démarque d’une sobriété presque anachronique, la suite s’avère parfois beaucoup plus fantaisiste, au risque de côtoyer le pire. Les cinémas chinois et hongkongais possèdent déjà leur propre imaginaire nourri des légendes locales. Ils ont intégré le phénomène Ring de façon plus sporadique. On ne pourra s’empêcher malgré tout de citer, par pur plaisir masochiste, la trilogie ultra-fauchée Wicked Ghost : scénario impayable, humour involontaire, acteurs nuls, voilà le parfait nanar à se tordre de rire où les zombies chers à George Romero côtoient une Sadako locale qui a un mal fou à se déhancher. Un must de l’inutile, heureusement pas représentatif du label HK. Quant au reste du monde, si la curiosité initiale a été suivie d’un enthousiasme durable, l’effet de mode est aujourd’hui quelque peu émoussé, la faute à des projets de moindre impact, mais aussi à la lassitude du public occidental face aux énièmes resucées de spectres en robe blanche et longs cheveux. Les nouveautés sont désormais disponibles le plus souvent directement en DVD, et ne touchent qu’une minorité de cinéphiles. Ce que l’on appelle un marché de niche.
On le voit à travers ce panorama, si les soucis de rentabilité engendrent un tas de productions usant jusqu’à la corde une recette ayant largement fait ses preuves, d’autres œuvres se veulent plus ambitieuses ou parviennent du moins à compenser le manque de moyens par une originalité de tous les instants. Le très archaïque plaisir de se faire peur ne rime alors pas forcément avec simplisme et pauvreté artistique. Sadako ricanera sans doute encore longtemps au fond de son puits…
- Les Contes de la Lune Vague après la Pluie, Mizoguchi Kenji – 1953
- Tokaidō Yotsuya Kaidan, Nakagawa Nobuo – 1959
- Empire de la Passion, Oshima Nagisa – 1978
- Eko Eko Azarak, Sato Shimako – 1995
- Ring, Nakata Hideo – 1998
- Kairo, Kurosawa Kiysohi – 1999
- Dark Water, Nakata Hideo – 2001
- Ju-On : The Grudge, Shimizu Takashi – 2002
- Tomie : Forbidden, Fruit Nakahara Toru – 2002
- La Mort en Ligne, Miike Takashi – 2003
- Shibuya Kaidan, Horie Kei – 2003
- Loft, Kurosawa Kiyoshi – 2005
- Noroi, Shiraishi Kōji – 2005
- Retribution, Kurosawa Kiyoshi – 2006
- Kuchisake-Onna, Shiraishi Kōji – 2007
- Unholy Women, Amemiya Keita, Suzuki Takuji, Toyoshima Keisuke – 2007
- Kaïdan, Nakata Hideo – 200
- voir Princesse Mononoke ou Mon Voisin Totoro pour ne citer que les plus emblématiques [↩]
- au titre français Histoire De Fantôme Japonais assez opportuniste [↩]
- ou Kwaïdan selon la prononciation utilisée, un film de Kobayashi Masaki [↩]
- L’Empire des Sens, Furyo [↩]
- pour les premiers opus, les deux derniers prenant des directions différentes [↩]
- et la traduction en langue française des BD originelles prépare idéalement, ou prolonge selon le cas, le succès des versions filmées [↩]
- ou School Mystery, réalisation Matsuoka Jōji, sorti également en 1995 [↩]
- avec la toute jeune Kuriyama Chiaki [↩]
- Rebirth Of Hanako San, dirigée par Tsutumi Yukihiko en 1998 [↩]
- Ring : Terror’s Realm, on n’y rencontre en effet ni la sorcière ni la cassette maudite [↩]
- signe de deuil au Japon [↩]
- The Spiral, sortie la même année [↩]
- à signaler la présence au générique de Fukada Kyōko alors tout juste âgée de 17 ans, dans le rôle d’une des lycéennes victimes de la malédiction [↩]
- une production Nakata, mais mis en scène par Tsuruta Norio [↩]
- qu’elles soient sous-titrées ou doublées en anglais [↩]
- On peut même se demander si Nakata ne s’est pas amusé à court-circuiter ce projet [↩]
- le roman éponyme également signé Kurosawa est paru l’année suivante aux éditions Philippe Picquier. Pulse, le remake US filmé de Kairo et réalisé par Jim Sonzero, date quant à lui de 2006. Un ratage total, une fois de plus [↩]
- Tomie et Tomie : Another Face en 1999, Tomie : Replay en 2000 puis l’année d’après Tomie : Rebirth suivi de Tomie : Forbidden Fruit en 2002. Tomie : Beginning et Tomie : Revenge sortent conjointement en 2005 et enfin Tomie Versus Tomie clôt la série en 2007, en tous cas pour le moment [↩]
- qui verra encore une de ses œuvres adaptée en 2001 avec Uzumaki, un étrange film-concept sur le thème de la spirale [↩]
- réalisé par Tsukamoto Renpei, un cinéaste issu de la télévision [↩]
- un film réalisé en 2002 par Danny Pang et Oxide Pang Chun [↩]
- Chakushin Ari : Final réalisé par Asō Manabu en 2006 avec Horikita Maki, jeune star du genre [↩]
- One Missed Call, réalisation Eric Valette, 2007 [↩]
- qui sera justement le réalisateur de Tomie : Rebirth [↩]
- comme Sarah Michelle Gellar de la série télé Buffy Contre Les Vampires [↩]
- déjà à l’œuvre pour le segment Sugatami du film omnibus de 2004 Kaidan Shin Mimibukuro faisant suite à la série télévisée homonyme [↩]
- réalisation Terauchi Kōtarō, avec Asuka Rin & Kawamura Yukie [↩]
- Kamikura Eiji [↩]
- voir la filmographie détaillée de Irie Saaya dans l’article qui lui est exclusivement consacré [↩]
- Ghost Train, Furusawa Takeshi, 2006 [↩]
- Inagawa Junji no Shinjitsu no Horror, 2003 [↩]
- un ensemble de six films qui n’en comptera finalement que cinq, seuls les trois premiers restant officiellement estampillés J-Horror Theater. Deux films sont sortis en 2004 : Infection / Kansen réalisé par Ochiai Masayuki, Premonition / Yogen par Norio Tsuruta (avec Sakai Noriko en second rôle), puis un autre en 2006 Reincarnation / Rinne de Shimizu Takashi. Les deux derniers prévus, Retribution et Kaïdan sortiront donc quant à eux en toute indépendance [↩]
- Sadako & Co : Panorama sélectif des nouveaux fantômes du cinéma japonais
