Son récent passage à l’émission télévisée La Grande Librairie signe une nouvelle mutation pour un artiste qui n’en est pas avare. Ceux qui ne le connaîtraient qu’au travers de Monsieur le Commandant [1], son dernier ouvrage on ne peut plus sérieux, risquent en effet d’être surpris en découvrant le background fort éclectique et passablement sulfureux du bonhomme. Quelques points de repère s’imposent donc.

Né à Paris en 1953, débuts à la fin des années soixante-dix en collaborant au groupe Bazooka[2] et signe une première BD Prisonnière de l’Armée Rouge[3] aussitôt censurée. C’est à cette occasion qu’il dévoile un univers très personnel peuplé de jeunes japonaises en mauvaise posture, auxquelles il associe un regard extrêmement distancié non dénué d’humour. Avec L’Art médical[4], ouvrage d’illustration collectif très proche de la relecture décalée chère aux membres de Bazooka[5], il enfonce le clou pour ce qui devient le manifeste de toute son œuvre à venir. Les références au roman Crash de J.G. Ballard[6] sont ici plus qu’évidentes, les nombreuses illustrations et pseudo-reportages traitant de corps abîmés par des accidents automobiles, soumis à d’improbables mais douloureux traitements orthopédiques. Une sorte de « douceur clinique » si on préfère.

Après quelques publications, l’homme laissera de côté la bande-dessinée pour n’y revenir qu’occasionnellement, préférant entamer une carrière aux multiples facettes où le dessin occupera malgré tout une place de choix. Il creuse le sillon du fétichisme clinique avec de nombreux ouvrages photographiques qui lui assureront une jolie réputation au Japon et un peu partout dans le monde. City of the Broken Tolls, Tokyo, un Monde Flottant, Beauties in Bandage, Tokyo Blue, Femmes de Plâtre[7], autant de titres dédiés au même fantasme de la chair blessée made in Asia. Un monde codifié que l’on pourra trouver puéril ou ridicule, voire malsain, en tous les cas réservé à un public limité et averti selon le terme consacré, mais composant à chaque fois un tableau à l’étrangeté certaine et au pouvoir de fascination incontestable… à condition d’adhérer au concept.
Cinéaste occasionnel, Romain Slocombe poursuit dans la même mouvance tout en s’ouvrant à des sujets moins ouvertement sexuels, tel le court-métrage Week-end à Tokyo tourné en 1999 et qui lui a valu de nombreux prix. Par ailleurs il débute une carrière de romancier, dont une part dans le domaine réservé à la jeunesse.

Avec la tétralogie de La Crucifixion en Jaune, il peut rire de son penchant érotomaniaque via le personnage de Gilbert Woodbrooke, un alter ego-photographe obsédé, concepteur de « l’art militaire » doublé d’un gaffeur impénitent; la saga lui permet aussi de puiser dans la littérature nippone qu’il aime, empruntant peu ou prou à quelques uns de ses plus beaux fleurons passés ou actuels[8]. La figure tutélaire de Mishima intervient régulièrement dans ses écrits[9], une admiration mêlée de répulsion, sans doute un effet miroir pour un autre allumé notoire !

Illustrateur talentueux de nombreuses couvertures pour les livres d’autrui, il réalisera justement une superbe série pour les Mishima sortis dans la collection Folio au début des années 90[10].

Reconnaissons que la suite des pérégrinations de Woodbrooke semble moins convaincante[11], à l’instar du virage BCBG et européen de ses clichés SM[12]. Slocombe ne s’en tient pas là, heureusement. Il publie dans les années deux-mille nombre bouquins aussi variés qu’intéressants au succès d’estime jamais démenti[13], détournant et jouant avec l’habituel fonds de commerce underground/érotique d’un écrivain étonnamment prolifique. Monsieur le Commandant participe certainement d’un courant plus traditionnel, officiel. Il n’en reste pas moins fort éloigné de la sérénité que l’on pouvait attendre d’un désormais presque sexagénaire. Le sujet est fort, le traitement brut de décoffrage, nettement plus réaliste et dérangeant que les mises en scènes échevelées mais au final inoffensives de ses délires en chambre d’hôpital. Ici, la chair est meurtrie pour de bon, sans espoir ni possibilité de guérison. Une façon de (se) prouver qu’il peut montrer la violence réelle et non plus une création déconnecté de toute réalité.

Qu’importe si les fans de la première heure n’y trouvent plus leur compte : ceux-là peuvent toujours se rabattre sur les jeunes bourgeoises plâtrées de Neuilly, certes moins graphiques et exotiques que leurs homologues extrême-orientales, si ce n’est moins fantasmatiques, c’est selon. La bibliographie slocombienne est suffisamment étoffée pour entretenir encore la braise d’une douce provocation. Ce vieux pervers de Romain n’a sans doute pas fini de nous surprendre, et c’est tant mieux.

L’art médical renvoie donc à différentes sources culturelles chères à l’auteur, que le lecteur curieux s’amusera à dénicher au hasard de ses découvertes. En dehors du roman de J.G. Ballard et de la brillante adaptation cinématographique réalisée par David Cronenberg en 1996, c’est surtout vers le Japon qu’on cherchera quelques correspondances. Le film Le Visage d’un autre de Teshigahara Hiroshi tiré du roman La Face d’un Autre en 1966 rappelle la fascination pour les corps en reconstruction. Le héros en pleine détresse identitaire y évolue dans un décorum de laboratoires aseptisés et de clinique futuriste où l’infirmière, interprétée par Kishida Kyoko, aurait largement sa place dans un recueil photographique signé Slocombe. Si L’ange rouge, dirigé par Masumura Yasuzō la même année, démystifie tout héroisme en décrivant frontalement les horreurs de la guerre, son personnage principal (encore une infirmière) devient par les nécessités du front une sorte de fantasme incarné pour les soldats blessés ou mutilés dont elle « soulage »les souffrances; la présence de Wakao Ayako n’étant sans doute pas étrangère à cette brusque poussée d’hormones… Signalons enfin que le long-métrage Gips[14] récupère à son profit le monde des jambes plâtrées et autres bandages, pour un subtil huis-clos fétichiste non dénué d’humour entre deux jeunes femmes légèrement barrées, bien dans la lignée des héroïnes chères à Romain Slocombe.

[box]Bibliographie sélective

Romans

- Phuong-Dinh Express (Les Humanoïdes associés, 1983 / Presses Universitaires de France, 2002)
- La Crucifixion en Jaune (Un été japonais, Brume de printemps, Averse d’automne, Gallimard Série Noire 2000-2003, Regrets d’Hiver, Fayard 2006)
- Saké des Brumes (Baleine, 2002)
- Mortelle Résidence (Editions du Masque, 2008)
- L’infante du Rock (Parigramme, 2009)
- Christelle Corrigée (Le Serpent à plumes, 2009)
Monsieur le Commandant (Nil, 2011)

BD

-  Prisonnière de l’Armée Rouge (Humanoïdes Associés, 1978)
Yeun-Ok, l’Infirmière Héroïque (Futuropolis, 1984)
Tokyo Girl (scénario Max Fournier, Magic Strip, 1985)
Tigres Volants contre Zéros (Albin Michel, 1989)

Illustration

L’Art Médical (ouvrage collectif, Temps futurs, 1983)
Japon, l’Empire Érotique (essai, éditions La Sirène, 1993)
Japan in Bandage (éditions Artware, 1997)
- L’Homme Élégant (textes Roland Jaccard, Zulma, 2002)

Photographie

- Tokyo, un Monde Flottant (éditions Michel Baverey, 1997)
- City of the Broken Dolls (Creation Books, 1997)
- Tokyo Sex Undergnound (Creation Books, 2000)
- Sugar Babies (textes Roland Jaccard, Zulma 2002)
- Femmes de Plâtre (essai sur l’art médical, textes Stéphan Lévy-Kuentz, La Musardine, 2005)

Films

- Tokyo Love (21mn, Momoko Films/Haxan Films, Japon/USA, 1996)
- Week-end à Tokyo (co-réalisation Pierre Tasso, 21mn, Ex Nihilo pour Canal+, France, 1999)
- Kinbaku, la Forêt des Arbres Bleus (co-réalisation Pierre Tasso, 26mn, UMT, France, 2001)[/box]

Photos & illustrations ©Romain Slocombe. Photos additionnelles ©Michel Boléchala.


  1. éditions Nil, parution août 2011 []
  2. groupement d’artistes issus des Beaux Arts initié en 1974 mais plus tard et surtout associé au mouvement punk ; il signera d’ailleurs la pochette de quelques disques de l’époque. Bazooka publiera également fanzines et revues de son cru avant d’investir la presse d’humour et de BD, entre autres L’Echo des Savanes, Métal Hurlant, Hara-Kiri puis le journal Libération et le projet éphémère du mensuel Un Regard Moderne []
  3. éditions Humanoïdes Associés, 1978, initialement signé du seul prénom Romain []
  4. éditions Temps Futurs, 1983 []
  5. certains d’entre eux étant d’ailleurs partie prenante du projet []
  6. 1973 []
  7. ouvrages publiés chez différents éditeurs internationaux []
  8. Endō Shūsaku pour La mer et le poison, Murakami Ryū avec Parasites, ou Takami Jun et son roman fleuve Haut le Cœur, pour ne citer qu’eux []
  9. outre les romans de La Crucifixion, citons par exemple sa participation à la franchise Le Poulpe : Saké des brumes, aux éditions Baleine en 2002 []
  10. comme souvent, ce genre de travail, tout en garantissant une grande visibilité auprès du plus grand nombre, n’assure pas pour autant une reconnaissance directe, l’illustration de couverture préservant l’anonymat de son auteur en dehors de quelques têtes d’affiche []
  11. la trilogie L’océan de la stérilité comprend trois volumes : Lolita complex, Sexy New-York et le tout récent Shanghai Connexion []
  12. L’artiste s’est plusieurs fois expliqué à ce sujet, notamment lors d’un passage à la bibliothèque de Lyon en 2009. Ce désamour relatif pour le Japon et ses modèles féminins provient essentiellement d’un changement des mentalités et comportements dans l’archipel. Il regrette ainsi l’esprit de liberté et de créativité des années 80/90 ou il était par exemple facile d’organiser une séance de pose avec des filles motivées par le concept proposé ; Un Été Japonais résume bien cet état d’esprit. Tout cela est devenu plus délicat avec le formatage généralisé à l’œuvre, au Japon comme ailleurs. La spontanéité et l’envie évanouies, l’heure semble plus à la posture et à la frime sans rien derrière, à l’entertainment globalisé []
  13. ainsi Nao en 2004, Mortelle résidence en 2008 ou encore L’Infante du Rock, Envoyez la Fracture et Christelle corrigée sortis tous les trois l’année suivante. N’oublions pas La japonaise de St John’s wood en 2004 encore, étonnant photo-roman et lointain parent de Phuong Dinh Express paru en 1983 et réédité en 2002 sous une nouvelle couverture []
  14. Shiota Akihiko, 2000 []