Le dix-sept avril 1975 prenait fin la guerre civile cambodgienne, consacrant la victoire des combattants Khmers rouges et la naissance de l’état du Kampuchea démocratique. Durant trois ans, huit mois et vingt jours, le pays se plia aux ordres brutaux et sans partage d’Angkar, entité aussi mystérieuse que tentaculaire. Celui qui en tirait depuis toujours les ficelles allait se dévoiler au grand jour, et bien que tardivement, sous le patronyme de Pol Pot[1]. Le présent livre présente à la fois son ascension et sa chute, tandis qu’au fil des pages se dessine une tragédie nationale.

Fidèle à la grande tradition d’investigation journalistique anglo-saxonne, Philip Short réalise une enquête particulièrement documentée, prolongeant au centuple l’autre biographie traduite en français : Frère numéro un de David Chandler[2], réinterprétant des sources identiques pour une nécessaire contradiction et réévaluation à la lumière des changements de l’histoire et des nouvelles mises à jour de données. Autant le dire d’emblée : pour qui est à priori peu intéressé par le personnage, cette prose très fournie aux renvois incessants en bas de page donnera le tournis. Pourtant profusion n’engendre pas confusion ; l’agencement chronologique des chapitres facilite la lecture et la compréhension des riches événements qui se succédèrent alors. Parler de Pol Pot revenant, on s’en serait douté, à restituer un demi-siècle d’histoire khmère, depuis la présence française jusqu’à l’invasion vietnamienne de 1979 et au-delà, la vie et l’œuvre du despote le plus discret de tous les temps s’avèrent édifiants. La période étudiée ayant déjà été traitée par le biais de films, de documentaires, ou de récits de réfugiés relatant leur propre expérience. Anatomie d’un cauchemar choisit de reprendre le thème à la source. À savoir, relire les archives, retrouver les acteurs principaux, ex-cadres khmers rouges encore en vie, puis tous ceux qui furent mêlés de près ou de loin au drame, autant de recherches effectuées partout où cela s’avérait nécessaire, de la Chine à la France en passant par le Vietnam. De quoi chasser idées fausses, contre-vérités et clichés inhérents à l’énormité des actes perpétrés.

Au fil des pages se dévoilent les arcanes de la diplomatie internationale d’une période troublée. Pendant qu’un petit état du tiers-monde tente de maintenir l’équilibre d’une paix de plus en plus précaire, la violence gagne, paradoxe sanglant d’une terre réputée pour sa douceur légendaire. L’autre figure marquante du volume est bien sûr Norodom Sihanouk (à qui l’on attribue la paternité du terme de Khmers rouges)), incontournable monarque dont la destinée personnelle est à mettre en parallèle avec celle de Pol. La grande force du bouquin est de cerner les causes de la montée en puissance d’un groupuscule guère plus que quantité négligeable à ses débuts, capitalisant sur les erreurs de l’adversaire autant que sur le contexte géopolitique pour progresser tout en restant dans l’ombre. C’est le trait marquant de la personnalité de Saloth Sâr, d’abord étudiant effacé et médiocre, mais compagnon affable doublé d’un séducteur, puis professeur à la forte emprise sur les élèves, avant de rejoindre la rebellion communiste pour devenir un chef inflexible et impitoyable, perpétuellement en retrait du front, préférant la réflexion et la concertation à la participation directe. Une ligne de conduite inébranlable qu’il transmettra à ses différents acolytes pour créer la tyrannie étatique la plus secrète de l’histoire. D’ailleurs, l’homme semble parfois comme absent de sa propre biographie, tissant une toile sans jamais paraître au grand jour, mais connaissant les moindre faits et gestes des amis ou des ennemis, à l’instar de la monstruosité qu’il mettra en place sous l’appellation d’Angkar[3].

Au programme encore : la vie vue de l’intérieur du système Khmer rouge, la dérive totalitaire stalinienne basée sur des purges incessantes, la toute puissance de principes idéologiques rigides inadaptés aux réalités de l’économie, l’incompétence d’instances dirigeantes incapable d’administrer un territoire gagné autrefois de haute lutte, la volonté utopique de créer un parfait citoyen libéré des contraintes familiales, religieuses, humaines, pour n’obéir qu’à Angkar. Une façon de nier l’individu en le recréant, un « nouvel homme communiste » s’intégrant de fait dans une masse globale informe toute vouée à la gloire révolutionnaire, simple statistique chiffrée dans le délirant organigramme centralisé que symbolise le centre de détention S21 ; bref, un cynisme ahurissant qui voit une minorité bien nourrie décréter le bonheur contre son gré d’une population affamée, systématiquement opprimée, et/ou éliminée[4]. La pierre angulaire de l’ouvrage se situe là : comment une poignée d’intellectuels plus ou moins idéalistes, à la soif de justice réelle pour des compatriotes vivant dans le dénuement quotidien, ont pu basculer dans une barbarie généralisée, gérée avec méticulosité et application, au nom de la révolution populaire ? En replaçant le drame dans le contexte culturel local, Short parvient à rendre limpide son propos. A savoir que la terreur institutionnalisée prend naissance dans le fondement même de la société khmère et du mode de pensée de ses habitants. Pour résumer : dans « khmer rouge », il y a certes « rouge » renvoyant au marxisme-léninisme, mais il y a également «khmer » qui sous-entend, outre un fort sentiment nationaliste, une spécificité géographique, culturelle et religieuse, à savoir un profond enracinement bouddhiste. Le fameux sourire khmer cache ainsi des abîmes de fulgurante cruauté. Ce moderne Big brother asiatique n’aurait pu naître ailleurs qu’en terre cambodgienne, il n’y aura qu’à comparer avec le voisin vietnamien, marxiste orthodoxe, ou la Chine, dont la Révolution culturelle des années soixante, pourtant extrémiste, n’alla jamais aussi loin dans le radicalisme. Pour la plupart de ses illustres prédécesseurs, de Robespierre à Mao, les massacres et le sang versé figuraient un mal nécessaire. Pol Pot et les siens les assimilent à une vertu révolutionnaire[5], tout en associant socialisme et légendaire âge d’or bouddhique qui voyait pousser pour tous et à foison le riz sacré.

Les ultimes pages décrivent les multiples cafouillages de l’ONU et de l’Occident pour instaurer une transition durable, tentatives annihilées par le coup d’état de Hun Sen, cependant que les Khmers rouges semblent se complaire dans la caricature du parfait dictateur en cavale. Entre révisionnisme le plus éhonté et un esprit revanchard, réduits à reprendre le maquis à travers d’improbables autant que vaines alliances, les sinistres ex-dignitaires[6] ont tout essayé pour retarder leur inéluctable déclin. Toujours prompts à dénoncer le petit copain dans la perspective d’un jugement proche tout en minimisant leur participation aux massacres étatiques, ils restent droits dans leurs bottes, ne reniant qu’en apparence leur idéologie originelle, et continuant jusqu’au bout à éliminer des ennemis supposés au nom d’un sacro-saint et bien commode complot généralisé. Quoi qu’il en soit, bien que Pol Pot soit décédé depuis bientôt quinze ans[7], les conséquences de son funeste passage au sommet de l’état se vérifient encore aujourd’hui.

Complétant les récits des réfugiés et survivants, ou des ouvrages référentiels comme Le Portail ou La Cathédrale de la Rizière, qu’il utilise et prolonge d’une manière moins émotionnelle, plus « objective »[8], Pol Pot, Anatomie d’un Cauchemar se révèle aussi lucide que pertinent, ne serait-ce que par sa volonté de donner en priorité la parole aux anciens bourreaux, anonymes ou célèbres. Il représente d’abord une somme colossale pour les chercheurs du futur, mais s’impose surtout comme la passionnante biographie d’un homme aussi énigmatique que son éternel sourire, dont les motivations seront finalement restées aussi opaques que le terrifiant régime qu’il instaura.


  1. pseudonyme de Saloth Sâr, 1925-1998 []
  2. éditions Plon, 1993, publié à une époque où Pol Pot était donc encore en vie []
  3. pour Angkar padevat, organisation révolutionnaire []
  4. on parlait alors d’effacer, terme évoquant parfaitement la volonté de faire disparaître totalement la personne tuée []
  5. cf. l’hymne officiel du Kampuchea démocratique exhortant le sang qui coule comme un appel à la libération contre toute forme d’oppression, contre l’ennemi ou l’étranger non khmer []
  6. entre autres : Nuon Chea né Long Bunruot en 1926; Ieng Sary (1925). Ieng Thirith alias Phea née Khieu Thirit en 1932, elle épouse Ieng Sary en 1951, avant que sa sœur Khieu Ponnary n’épouse à son tour Saloth Sâr le futur Pol Pot en 1956. Citons encore Khieu Samphan né en 1931, Ta Mok dit « le boucher », né Ek Chœun, 1926-2006 []
  7. il est mort dans son sommeil []
  8. bien que l’émotion n’en soit jamais vraiment absente, ne serait-ce que par la nature du sujet []