Le Tombeau Des Lucioles est désormais un classique de l’anime, tout le monde a vu ou au moins entendu parler du chef-d’œuvre du réalisateur Takahata Isao. Les éditeurs vidéo avaient d’ailleurs eu l’heureuse idée, à une époque, de proposer dans le même coffret l’anime et le livre dont il est fidèlement tiré, La Tombe Des Lucioles signé Nosaka Akiyuki[1].
Si vous avez déjà ce livre, cette présentation s’avérera presque inutile tant le traducteur Patrick De Vos signe-t-il une préface exemplaire autant qu’exhaustive. Nosaka, c’est un trublion notoire chez qui le sens médiatique s’allie à un talent d’écriture hors-norme.
Nosaka naît à Kamakura en 1930, sa mère meurt alors qu’il n’a que quelques semaines. Son père décide de le confier à une famille de Kobe. Le gamin grandira dans la plus parfaite ignorance de son état, jusqu’en 1945, date à laquelle il perd ses parents adoptifs, abandonnant la mère sous le feu des bombes incendiaires américaines. Devenu vagabond errant sous les décombres d’une ville calcinée, il n’est plus accompagné que de sa petite soeur âgée de 4 ans. Lorsque celle-ci meurt à son tour, ne résistant pas à la malnutrition et au manque de soins, il se retrouve complètement seul, subsistant tant bien que mal (plutôt mal) durant encore deux années. À ce stade de l’histoire, on aura compris la parenté évidente avec le scénario du Tombeau des Lucioles, à un important détail près : l’auteur choisit de faire mourir le jeune Seita à la fin, au milieu d’autres mendiants échoués dans le hall d’une gare. Manière de mettre en exergue son propre statut quasi-miraculeux de survivant parmi tant d’autres pauvres erres décédés, et d’épancher un remords et une culpabilité vis à vis de sa mère ou de sa soeur victimes du conflit. Une plaie à vif jamais refermée, fondatrice d’une nouvelle conscience ; issu d’une jeunesse et d’une éducation où la chose militaire allait de soi, où donner sa vie pour la patrie était présentée comme un devoir autant qu’un but à atteindre, la découverte de l’horreur, de la survie à tout prix, de l’absence de tout romantisme guerrier, de la souffrance physique et mentale, forgera une nouvelle vision du monde pour le garçon rescapé. En attendant, alors qu’il est pris en train de chaparder pour se nourrir, il est envoyé dans une maison de correction. Il sera libéré par ce père biologique qu’il découvre et qui a retrouvé sa trace. Un vrai coup de théâtre, d’autant que ce géniteur se révèle notable, assurant la fonction de vice-gouverneur provincial.
Cette plongée dans l’aisance après tant de misère quotidienne lui permettra de reprendre une scolarité jusqu’à l’entrée à la prestigieuse université Waseda. Un confort programmé mais étouffant pour qui a vécu si longtemps sans savoir de quoi l’heure suivante serait faite. Le jeune homme va soudain changer de cap, fuite en avant salutaire qui le voit exercer divers métiers parmi les plus inattendus. Il lave des chiens, fend du bois, devient terrassier, vend son sang … Et il boit souvent, beaucoup. Nourri de ces expériences, il développe un talent d’écriture hétéroclite ((chansons à vocation publicitaire, chroniques nocturnes)) avant de voir son premier roman publié. Ce sera un coup de maître, Les Pornographes [2]. Nosaka y dresse le portrait de véritables pied nickelés du sexe, diffusant la bonne parole à un public aussi friand que versatile, par le biais de projections ciné commentées en direct, de vente de cassettes licencieuses, de poupée gonflable et autres réjouissances lubriques. Homme de vocation et businessman imaginatif, mais sujet lui-même à une impuissance inquiétante, Subuyan, le héros principal n’aura de cesse de prodiguer à autrui des bienfaits forts lucratifs, jusqu’à une conclusion aussi croquignolesque que réussie. En s’attaquant aussi joyeusement à la misère sexuelle, Les Pornographes susciteront un scandale assurant une belle notoriété à leur auteur, salué par cette légendaire remarque de Mishima Yukio : « Un roman affreusement et impitoyablement insolent, qui plus est enjoué comme un ciel de midi au-dessus d’un dépotoir » Une richesse stylistique incroyable, où le parler du Kansai côtoie la langue classique et la crudité du dialogue imagé, maelström littéraire parfaitement abouti et inimitable, c’est toute la patte Nosaka, un regard à la fois acerbe et sarcastique mais bienveillant et plein d’humanité pour des personnages aux agitations aussi grotesques qu’émouvantes.
Sa carrière lancée, l’homme ne se laissera pourtant jamais enfermer dans le seul cercle des gens de lettre. Proche du petit peuple et des marges d’un pays qu’il se plaît à démystifier, il choisit ainsi de partager un temps la vie des mineurs de charbon de la région de Kyūshū, côtoyant les burakumin [3]. Il touche à la politique, milite pour le Front Uni de la Gauche et les étudiants à la fin des années soixante, se porte candidat aux élections sénatoriales puis législatives au début de la décennie suivante, obtient même un siège à la Chambre Haute en 1983 qu’il quitte rapidement. Cela ne l’empêche pas de pousser la chansonnette, de cabarets en shows télévisés, de faire l’acteur ou de poser comme mannequin pour de la pub, sans oublier la boxe thaï qu’il pratique régulièrement. Un touche à tout provocateur aux convictions aussi viscérales que sincères, double inversé de cet autre agitateur public qu’était Mishima. Là où ce dernier glorifiait l’Empereur et les morts héroïques entre fétichisme et patriotisme fantasmé, Nosaka prenait le parti des victimes, attitude plus réaliste contre la terreur engendrée par l’absurdité guerrière.
À bientôt quatre-vingt ans, si le rebelle aux lunettes noires a cédé la place au vieil homme aussi respectable que respecté, son œuvre riche de nombreux romans, d’une multitude de nouvelles mais aussi d’essais ou d’articles, reste encore peu traduite ici. Les quelques textes édités valent pourtant la peine qu’on s’y attarde un peu.
Les Embaumeurs [4] initialement publié au Japon en 1967, peut être vu comme une version alternative des Pornographes, où le marché de la mort remplace celui du sexe. Laface, héros du roman, organise des fêtes funéraires, allant jusqu’à célébrer Jizo (divinité protectrice des enfants) en hommage aux fœtus mort-nés. En trouvant une combine pour remodeler le visage des trépassés, Laface va être intronisé gourou d’une secte de fidèles médusés et crédules. Un roman dans la veine du précédent, la langue foisonnante servant un propos où l’humour picaresque se teinte volontiers de noirceur. La nouvelle La Petite Marchande d’Allumettes fait partie du recueil ((sorti chez Picquier en 1997)) La Vigne des Morts sur le Col des Dieux Décharnés.
La quête du père inconnu pour une jeune femme un peu allumée qui vend ses charmes à des hommes mûrs est encore l’occasion pour l’auteur de titiller l’hypocrisie des meurs nippones avec ce texte aussi savoureux que son sujet est sordide. Quant au récit principal, c’est un mélange ahurissant de fantastique et d’érotisme à forte connotation incestueuse, nouvelle preuve de l’imagination délirante d’un écrivain maître de son art. Un régal pour le lecteur par le biais de la traduction limpide signée Corinne Atlan.
Les Algues d’Amérique (écrit en soixante-huit) quant à elles, seraient un peu le versant satirique de La Tombe des Lucioles [5]. Une vision aussi sarcastique qu’irrésistible du comportement des japonais face aux géants (par la taille) américains venus occuper l’archipel au lendemain de la défaite de quarante cinq. Mordant, incisif, Les Algues d’Amérique décrit l’intrusion d’une mystérieuse matière alimentaire verte associée par les autochtones à une algue, en fait le chewing-gum distribué généreusement à la population par les GI’s en patrouille.
Le Dessin au Sable [6] est un autre conte faisant appel au surnaturel, situé à l’époque d’Edo. Vengeance au programme d’une intrigue plus classique mais suffisamment échevelée, le sexe n’étant bien sûr pas absent. Enfin, Le Moine Cigale [7]. Durant la seconde guerre mondiale, un nain est embauché comme homme à tout faire dans un bordel en manque de bras masculins appelés au front. Au contact rapproché de ces femmes exubérantes, il fera étalage de son talent de dessinateur. Un climat de sensualité canaille imprègne ces pages remarquables, un Nosaka très inspiré[8].
Le joli volume Contes de Guerre regroupe quelques récits destinés plus spécialement à la jeunesse, mais la manière et la thématique choisies en font un recueil accessible à toutes les catégories d’âge, en tous les cas voilà une façon légèrement différente d’aborder un sacré bonhomme dont la vie cadre parfaitement avec l’univers littéraire, charchant sans cesse à déborder du cadre. La définition-même d’un personnage bigger than life !
- publié au Japon en 1967 et traduit en France aux éditions Philippe Picquier en 1988 [↩]
- paru initialement en 1963 et dont seul un cinéaste aussi iconoclaste que Imamura Shōhei pouvait réaliser la fidèle adaptation trois ans plus tard [↩]
- exclus historiques de la société japonaise dont Nakagami Kenji sera un peu plus tard le porte-parole talentueux [↩]
- Actes Sud, 2001 [↩]
- à laquelle elle fait suite dans le recueil de l’édition française [↩]
- Picquier [↩]
- Cette nouvelle fait partie de l’Anthologie de Nouvelles Japonaises vol. 3 publiée chez Picquier [↩]
- rédigé en 1968 [↩]
