Kobayashi Masafumi, journaliste spécialisé dans le paranormal, a mystérieusement disparu suite à l’incendie de sa maison, pendant qu’on retrouvait les restes de son épouse dans les débris du sinistre. Laissée comme en témoignage, la cassette de son dernier reportage va permettre de remonter la piste d’une terrifiante enquête.

Cinéaste issu du V-cinema, Shiraishi Kōji est un spécialiste de l’horreur sur pellicule, oeuvrant autant pour la télévision que pour le grand écran. Jûrei est parvenu jusqu’en occident via le circuit vidéo/DVD, un petit budget dans la droite ligne de la saga The Grudge (Ju-on) initiée par Shimizu Takashi ; une façon de compenser le manque de moyens criant par un traitement tout en sobriété de la terreur, sorte de compte à rebours en dix chapitres particulièrement efficace.

On attend beaucoup de sa dernière production sortie au Japon, Kuchisake-Onna, où une croque-mitaine à la bouche entaillée kidnappe des enfants, armée d’une gigantesque paire de cisailles. Avant cela, Shiraishi nous donnait donc avec Noroi une version nippone du fameuxBlair Witch Project (1999), basé comme son modèle sur la persistance de rites maléfiques anciens, recyclée dans un contexte profondément insulaire. Les japonais croient aux fantômes et autres revenants depuis toujours, leur imaginaire et leur culture en atteste largement, on imagine sans peine la force de conviction de ce pseudo-reportage qui surfe allègrement sur une mythologie bien ancrée et des légendes urbaines relayant une crédulité pouvant laisser quelque peu dubitatif l’occidental lambda. Nous allons suivre le parcours de plus en plus chaotique de Kobayashi Masafumi, le spécialiste de l’étrange, tenace enquêteur qui tente de remonter la filière de disparitions subites, suicides inexpliqués et phénomènes incompréhensibles, visiblement liés dans une même affaire. Entre images volées à leur interlocuteur, mouvements intempestifs de caméra à l’épaule, flous de bougé et autres imperfections techniques, le rendu est saisissant de crédibilité, le montage de la vidéo-témoin incluant des extraits d’émissions télévisées pour renforcer l’impression de réalité. Le spectateur s’immisce petit à petit dans cette recherche de la vérité, d’abord intrigué puis rapidement pénétré d’un profond sentiment d’inquiétude, relayé par le climat délétère de la dernière partie de l’histoire. Une montée crescendo très maîtrisée au rythme d’une bande sonore renforçant le malaise.

Noroi ©GedeonCe ne sont pas les différents protagonistes qui permettront de dissiper ce sentiment. Déjà en proposant des acteurs pour la plupart noté au générique « dans leur propre rôle », les auteurs[1] jouent totalement le jeu du faux/vrai. Les cris aussi soudains que paroxystiques de la jeune Marika génèrent encore peu plus de tension si besoin était ; quant au personnage central de Hori, il est d’abord présenté comme un farfelu voire un parfait psychotique se protégeant la tête et le corps de papier aluminium, allumé inoffensif qu’une chaîne télé va filmer dans le style caractéristique des shows nippons. A noter que la présentatrice est interprétée par Takagi Maria, ancienne AV-idol [2] dont la ressemblance très étudiée avec la chanteuse J-pop Matsuura Aya a permis une lucrative confusion ; la volià aujourd’hui reconvertie dans les programmes télévisés et la comédie mainstream. La suite des événements donnera pourtant raison au pauvre Hori, pathétique prophète du malheur terrorisé par ses propres visions prémonitoires, preuve en est ce superbe climax de la séquence nocturne en forêt, bien plus conséquente que celle de Blair Witch, révélant furtivement l’horrible destinée de la petite Kana[3]. La vérité se rapproche, toujours plus confuse, tandis que Kobayashi nous entraîne à sa suite, de zones banlieusardes tokyoïtes déprimantes à une campagne reculée ouvertement hostile à l’étranger, source et point final de la malédiction symbolisée dans un culte ancestral destiné à chasser les esprits démoniaques. Si la suite s’avère presque prévisible, son efficacité n’est en rien altérée, à cause d’une atmosphère de plus en plus oppressante, quelques ellipses narratives épaississent adroitement le mystère. Et, enfin, une ultime séquence familiale plutôt dérangeante… Evidemment, pas d’épilogue explicatif, juste le cut final laconique et brutal, de quoi laisser le public circonspect. Lui resterons en mémoire quelques images vaguement crapoteuses, et une interprétation forcément subjective des faits.

Noroi contourne facilement les effets redondants et sanguinolents du cinéma horrifique basique pour leur préférer une suggestion pernicieuse, la mise en place d’une ambiance mortifère et la montée inexorable d’une angoisse palpable par une approche minimaliste, ou comment remplacer les moyens par l’inspiration et le savoir-faire et largement dépasser Blair Witch Project sur son propre terrain. Shiraishi Kōji s’inscrit dans la droite ligne de ses illustres devanciers Shimizu Takashi et Nakata Hideo[4], fidèle représentant d’un genre qu’il contribue à pérenniser dans un archipel grand consommateur d’histoires à faire peur. Il nous livre là un brillant exercice de style invitant le spectateur complice à partager une imposture savamment orchestrée… et férocement persuasive.


  1. Shiraishi et son fidèle acolyte Yokota Naoyuki []
  2. AV pour Adult Video, l’industrie du cinéma hardcore et principalement pornographique japonais []
  3. Kanno Rio, la petite fille du Dark Water original []
  4. Ring et Dark Water []