Déjà lu (et apprécié) La Fin des Temps et Kafka sur le rivage. Un après-midi où l’on n’a rien de prévu, et un autre Murakami non lu traîne sur l’étagère. La quatrième de couverture parle « d’une langue limpide, fluide, presque éthérée », de l’ « extrême concision de Murakami [qui] cisèle, de façon toujours plus profonde, le mystère insondable de l’amour » – de quoi commencer dans de bonnes dispositions, et pourtant…

Il s’agit donc d’un personnage masculin, K., qui à l’université tombe amoureux d’une jeune fille un peu garçon manqué, Sumiré, fan de Kerouac, pour ne rester que son fidèle ami tandis qu’elle-même découvre l’amour et le désir lors de sa rencontre avec Miu, élégante bourgeoise mystérieuse. Classique triangle amoureux donc, où l’on attend finesse psychologique et construction romanesque bien pensée.

Mais le roman se perd bien vite dans des monologues poussifs de la jeune admiratrice de Kerouac, censée pourtant être un génie de la littérature, ponctués par quelques lieux communs du K., narrateur sans imagination qui pousse le détail concret au-delà de ce que tout lecteur normal peut supporter – le suspens étant supporté tout entier par l’hypothétique mystère de Miu, qui s’avère être d’un fantastique artificiel et sans saveur, le tout saupoudré d’érotisme factice et de citations d’œuvres et d’écrivains dont on ne comprend pas bien ce qu’elles font là (si ce n’est pour signaler la culture de l’auteur, et donc peut-être justifier la médiocrité du roman). Le plus difficile à digérer restant les images comparantes sans imagination, ou alors artificielles jusqu’au ridicule – parfois répétées pour donner un semblant de cohérence au style et au récit. La première est d’un romantisme un peu mièvre, mais somme toute acceptable (un « amour aussi dévastateur qu’une tornade dans une vaste plaine ravagea[nt] tout sur son passage » et le récit s’ouvre donc sur cette image et sur le dénouement déjà annoncé comme cyclique (« L’objet de cet amour absolument mémorable était marié, avait dix-sept ans de plus que Sumire, et, surtout, était une femme. C’est de là que partit toute cette histoire, et là aussi qu’elle s’acheva (ou presque). ») Le titre se justifie dans une anecdote convenable. Et tout commence à se gâter sérieusement à la dix-huitième page, évocation du père de Sumire qui serait excessivement beau – et qui n’a en fait presque aucun rôle dans l’histoire sinon celui de complexer sa fille (?) et de nous livrer ce passage phallico-mièvre :

Bien sûr, ce père si beau était devenu un personnage mythique après de toutes les femmes de Yokohama et des alentours qui souffraient de problème dentaires. Dans son cabinet il portait un bonnet et un masque chirurgicaux, ne dévoilant à ses patientes que ses yeux et ses oreilles. Toutefois, même ainsi, il ne pouvait cacher à quel point il était attirant. Son nez formait sous le masque une protubérance martiale et suggestive qui faisait immanquablement rougir les patientes ? Et elles tombaient aussitôt amoureuses de leur dentiste – que leur mutuelle rembourse les frais ou non.

On notera donc particulière la toute dernière portion de phrase, qui ouvre la porte à toute une série de considérations matérielles sans intérêt tout au long du livre. Et l’évocation au fil du roman de Kerouac, du Sanshirō de Sōseki, de Jane Eyre, des « romans monumentaux du XIXe siècle » ainsi que de l’aspiration du personnage écrivain à ces œuvres totales, ou encore l’évocation de L’Odyssée à la fin (oui oui, parce qu’ils vont tous en Grèce à un moment. Source de l’épopée, de l’aventure initiatique et mystique, tout ça) mais rien qui parvienne à donner de l’épaisseur au texte – qui s’empêtre dans la médiocrité du quotidien. Pêle-mêle :

Sa seule présence apportait une touche de raffinement supplémentaire. Comme des fleurs fraîchement coupées dans un grand vase, ou encore une étincelante limousine noire.

Sumire au téléphone avec K. en pleine nuit pour lui demander la différence entre un signe et un symbole – le dictionnaire n’a pas encore été inventé – et essaie de l’apitoyer sur son sort :

Mes chaussettes son dépareillées. Sur celle de droite il y a un dessin de Mickey, la gauche est en laine unie. Ma chambre est un vrai capharnaüm, je ne retrouve rien. Et puis (là, je ne peux pas parler trop fort) ma culotte est dans un état… Même un pervers collectionneur de sous-vêtements de jeunes filles n’en voudrait pas.

Mais encore, des images « poétiques » comme celles-ci :

Ma réplique parut aussi déplacée que si j’avais récité des poésies pastorales dans un champ de courges.

La lune blafarde, flottant en silence dans le ciel comme un visage d’orphelin au regard intelligent.

Miu mit une olive dans sa bouche, prit le noyau entre ses doigts et le jeta dans le cendrier d’un geste élégant, tel un poète ajoutant la ponctuation à son dernier vers.

Le roman est aussi un guide diététique…

Miu prenait du poisson à chair blanche (parfois aussi du poulet, mais elle ne le finissait pas) et jamais de dessert. Elle ne buvait pas plus d’un verre [de vin]

…et un manuel de bonnes manières.

Elles laissaient donc la moitié d’une bouteille de prix qu’elles avaient commandée, mais Miu semblait s’en soucier comme d’une guigne. […] Plus il reste de vin dans une bouteille, plus les gens seront nombreux à le goûter. Du sommelier au maître d’hôtel, en passant par le serveur. Et tout le monde pourra apprendre à apprécier le vin.

Le clou restant la prose de Sumire, qui devrait être si géniale, et n’est que tout à fait moyenne si ce n’est inférieure au reste du roman tout en ayant le souci de bien marquer une humilité convenue :

Mais ceci n’est pas un roman. Comment le formuler ? Ce sont des phrases, tout simplement. […] Je pense tout haut, sans plus. […] Je voulais dire que, si c’est pour écrire de telles inepties, il serait peut-être plus raisonnable de me remettre au lit, et de me masturber en pensant à Miu. […] Ses fesses moulées dans un petit slip noir sont incroyablement sexy. Je ne peux m’empêcher de penser à cette toison noire en forme de T qui se cache à l’intérieur.  […] Il est paraît-il dangereux d’introduire des rêves […] dans le cours d’un roman. Seule une poignée d’écrivains parmi les plus doués sont capables de rendre avec les mots juste la synthèse et l’absence de logique propres aux rêves ? Je n’ai aucune objection à cette théorie. Cependant je voudrais tout même raconter un de mes rêves récents. Je veux le noter ici, parce qu’il me concerne et concerne ma vie. Cela n’a rien à voir avec la littérature je suis simplement le gardien de l’entrepôt.

Quant au rêve en question, il est effectivement décrit avec une cohérence maximale et ressemble davantage à des didascalies d’un théâtre sans parole plus qu’à un récit de rêve. De même le récit suivant du mystère de Miu, récit annoncé comme chaotique, avec des parties manquantes, non chronologique dans la bouche de celle qui raconte se transforme en une jolie anecdote tout ce qu’il y a de plus conventionnel. La thématique de l’autre monde et du miroir, purement artificielle, a du mal à être convaincante. Le narrateur qui joue au détective se permet ensuite de résumer les textes précédents pour en dégager les points communs (ne laissant plus aucun travail interprétatif au lecteur, merci) et après son petit jeu déductif,« pens[e] à Tokyo » et à son sac d’ordures qu’il a jeté dans une poubelle de la gare avant de partir (très intéressant, on en conviendra, c’est interdit, ça signe le côté rebelle, l’inquiétude et le départ précipité, l’amour fou mais aussi le souci de l’hygiène). Pour finir par faire une psychanalyse expresse par l’intermédiaire d’un jeune garçon kleptomane appelé Carotte.

Je suis de retour […] Je suis passée par des périodes difficiles, mais j’ai fini par rentrer. On pourrait dire ça aussi pour résumer L’Odyssée d’Homère en moins de cinquante caractères.

On aurait peut-être là la clef du roman (ou du moins, de sa réécriture) : oui, il aurait gagné à n’être qu’une nouvelle d’une trentaine de page, à être condensé, et concis (pour de vrai). Oui, peut-être que le plus intéressant aurait été de mettre en mot ces « périodes difficiles », de faire un vrai récit onirique, initiatique au lieu de faire des listes de menues et d’inventer des images qui s’étalent comme ’de l’huile fraîche sur une poêle à frire’ ». Ce vers quoi tend Murakami avec bien plus de bonheur dans des livres comme La Fin des Temps ouKafka sur le rivage. Tout simplement.