À l’occasion du procès de Duch, Rithy Panh a rencontré l’ancien chef du centre de torture S21. Tout en interrogeant le responsable khmer rouge, le cinéaste livre ses propres souvenirs sur cette période troublée de l’histoire cambodgienne.
Publiée de façon concomitante avec le film Duch le Maître des Forges de l’Enfer dont elle pourrait représenter un making-of littéraire, L’Élimination reste surtout un énième mais indispensable témoignage d’un rescapé de l’enfer devenu porte-parole et gardien de la flamme contre l’oubli. Rédigé à la première personne, le livre passe constamment du présent des dialogues (avec l’ex-tortionnaire), au passé (celui de l’auteur), étayés par quelques repères biographiques des deux protagonistes.
À aucun moment Rithy Panh ne laisse s’installer l’habituel processus de répulsion/séduction si ce n’est de fascination vis à vis d’un interlocuteur rompu aux manipulations de l’auditoire. Il n’y a de fait pas de place pour un quelconque romanesque révolutionnaire comme se sont plu à le souligner certains penseurs occidentaux à l’époque du Kampuchea démocratique[1] : à la théorisation, à l’intellectualisation tellement commodes, le réalisateur choisit de confronter le criminel de guerre à ses actes, en lui détaillant des faits, des noms, des dates ou des lieux. S’instaure alors un jeu plein d’ambivalence de la part de ce dernier, réclamant le pardon pour ses agissements tout en en niant la plupart ou se retranchant derrière les sacro-saints ordres venus d’en haut. Un procédé déjà utilisé par les nazis à Nuremberg, mais toujours d’actualité semble-t-il.
S’il y a bien un parti-pris d’exactitude, Rithy Panh ne prétend pas détenir la vérité, surtout au vu du déroulement du procès de la cour internationale, mais rappelle en quelques paragraphes bouleversants la réalité de l’histoire récente de son pays via son expérience personnelle des tourments endurés par le « nouveau peuple » selon la terminologie khmer rouge. C’est d’ailleurs toute une dialectique qui est ici présentée, des slogans prônant la révolution et la haine des anciens dogmes au langage même employé par les vainqueurs du 17 avril 1975, date de la prise de Phnom Penh et début du martyre collectif pour une majorité de khmers. Un nouveau et improbable vocabulaire imposé par l’omnipotente Angkar[2], pour dissoudre toute velléité identitaire, voire toute existence purement et simplement, une refonte globale dans un collectif uniforme symbolisé par la tenue noire obligatoire. L’élimination restitue donc la parole face à l’anéantissement,dans une culture où celle-ci n’est jamais spontanée et dans laquelle les gens n’ont pas pour habitude d’exprimer ouvertement leurs sentiments. Un élément essentiel à la compréhension de cet ouvrage, que l’émission télévisée La Grande Librairie n’a peut-être pas suffisamment éclairci malgré l’intensité de l’écoute autour de l’invité.
Toujours est-il que Rithy Panh choisit justement de démontrer l’unicité du comportement de son interviewé, jeune instituteur devenu maquisard puis administrateur zélé des centres M13 et S21. Un parcours personnel que lui seul a tracé par la force de sa volonté et non pas au gré des circonstances. Si tout un chacun peut se transformer en bourreau, les choix de Duch restent les siens propres et amènent à une indéniable culpabilité de fait.
La froideur des compte-rendus, ahurissant étalage de barbarie programmée et de sévices glaçants, contraste avec la douceur des évocations du Cambodge d’avant et de la famille du cinéaste, grand écart vertigineux entre une décennie de bonheur et les années de plomb qui lui succèdent. Une plongée en enfer vue de l’intérieur, là où Le Portail abordait la question d’un point de vue extérieur[3].
Voilà bien le prototype du livre qui donne à réfléchir, tant le cheminement de la pensée de Rithy Panh amène le lecteur à se poser à son tour moult questions sur les notions d’humanité, de responsabilité et de réflexion plus globale sur ce qui fonde un individu. Car au-dela de l’énigme Duch, symbole d’un état opaque aux limites de l’absurdité, L’Élimination est aussi une introspection sans concession vis à vis de la propre démarche d’un réfugié devenu homme d’images et garant de la dignité pour toutes les victimes broyées par les sbires de Pol Pot. Plus encore, une véritable catharsis nécessaire pour un artiste qui réfute le terme galvaudé de traumatisme, lui préférant celui de tristesse ou de chagrin. C’est bien de cela qu’il s’agit tout au long de ces trois cent trente pages, le devoir de mémoire allant de pair avec une émotion de tous les instants.
Photos Tuol Sleng ©Michel Boléchala.
- le nom officiel du Cambodge sous Pol Pot [↩]
- organisation [↩]
- les deux livres sont évidemment complémentaires bien que parfois antagonistes, tout comme le dernier ouvrage de François Bizot traitant lui aussi du procès Duch : Le Silence du Bourreau, sorti en septembre 2011 aux éditions Flammarion [↩]
- L'Élimination
- France 2012.
- Grasset & Fasquelle.
