La genèse du fameux Dit du Genji à travers la destinée de Dame Murasaki, brillante femme de lettres évoluant au sein d’une société aussi raffinée que cloisonnée.

Le Dit Du Genji, rares sont ceux qui ont vraiment pris la peine de le lire en entier. La seule traduction française disponible est en effet directement tirée du texte japonais original, une adaptation virtuose due au spécialiste René Siffert, mais très érudite et par moment difficile d’accès[1], avec un langage dont les tournures de phrases volontairement désuètes ne facilitent pas la clarification de l’intrigue et encore moins l’identification des multiples protagonistes.

Peut-on espérer voir un jour éditées dans notre langue les versions modernes de ce monument littéraire, entre autres celle du romancier Tanizaki Junichirō ou le Genji signé Tsushima Yūko[2] dans une sensibilité féminine rappelant le récit originel ? Nul doute que la beauté inaltérable de ce roman millénaire deviendrait une évidence pour un bien plus grand nombre de lecteurs qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Liza Dalby, anthropologue spécialisée dans la culture nippone et consultante pour le film Mémoires d’une Geisha (Rob Marshall, 2005) signe ici son premier roman. Car c’est bien d’une fiction qu’il s’agit. Certes parfaitement documentée, truffée de références au vrai Genji, directement basée sur les fragments de l’authentique journal de Murasaki Shikibu et sur les commentaires accompagnant les nombreux poèmes de la Dame, elle est quand même et avant tout une oeuvre romanesque, tentative de biographie fantasmée autant que déclaration d’amour d’une universitaire américaine pour un texte mythique. D’ailleurs, Liza Dalby va jusqu’à commettre le « sacrilège » de trouver une fin au Dit du Genji en y rajoutant un ultime et court chapitre ! Si l’auteur prend alors soin de laisser pas mal d’éléments comme autant de points de suspension, on ne saurait trop conseiller aux néophytes de lire d’abord les deux épais volumes du bouquin en question, sous peine, au choix, de ne pas trouver grand intérêt à cet épilogue rajouté ou bien de gâcher son plaisir de lecture en commençant par cette fin toute virtuelle.

On peut surtout reprocher à ce Dit De Murasaki son style, ou plutôt l’absence de celui-ci, en lorgnant parfois ouvertement sur l’écriture impersonnelle des best-sellers nord-américains de l’édition, le pire restant les paragraphes dignes d’une romance pour midinettes entre Fuji/Murasaki et le noble chinois Ming-Wok. La rédactrice de ces lignes n’est pas une pure écrivain et cela se sent. Les excès et les répétitions dans les descriptions de paysages ou des vêtements dont sont affublées les héroïnes respectent peut-être l’esprit et la lettre du Journal De Murasaki Shikibu [3], authentifiant et crédibilisant le décor, mais par moment ils surchargent inutilement une intrigue par ailleurs réellement intéressante. Imprégnée de japonitude, Dalby en a-t-elle oublié le caractère fortement elliptique et impressionniste de la grande littérature de l’archipel, un art propice aux zones d’ombre et à la fugacité, autant de qualités que l’on retrouvait déjà dans le roman du Genji ?

Mais en dépit de quelques libertés prises avec la vérité historique au profit de la dramatisation de son scénario, ce livre propose le tableau très vivant d’une époque méconnue, et représente surtout une brillante oeuvre de vulgarisation. On le verra comme une porte d’entrée idéale à un imposant monument littéraire, ou comme un prolongement ludique à la lecture du vrai Dit du Genji, selon que l’on connaisse déjà ou pas ce dernier. Roman fleuve intimiste aux rebondissements élégants, réflexion subtile sur la création, Le Dit De Murasaki , au-delà du plaisir qu’il procure malgré ses quelques défauts, a le grand mérite de matérialiser une personnalité passablement floue, fantôme évanescent de la lointaine ère Heian, de nous la rendre plus proche, et, finalement, plus humaine.


  1. au-delà de son prix très élevé []
  2. la fille de l’écrivain Dazai Osamu []
  3. Journal De Murasaki Shikibu, 115 pages, POF Publications, réédition de 2000, traduction René Siffert []