Nouvelle mouture pour la très intéressante collection d’anthologies thématiques de nouvelles japonaises aux éditions du Rocher. Après Jeunesse en début d’année, Le Désir donc. Une nouvelle occasion de découvrir textes inédits d’auteurs déjà traduits et écrivains encore inconnus dans nos contrées, à travers ces huit nouvelles allant de l’immédiat après-guerre aux années 90.

On saluera une fois de plus la qualité de la présentation, avec la superbe jaquette de couverture illustrée par Frédéric Boilet, dessin extrait de sa bande dessinée L’Epinard de Yukiko, qui servait déjà d’écrin au livre Jusqu’Au Soir de Yoshiyuki Junnosuke, un auteur d’ailleurs présent dans cette nouvelle compilation, la boucle est bouclée.

On s’apercevra bien vite que le thème choisi s’avère aussi intemporel qu’universel, de quoi nous rendre proche une vision pourtant si spécifiquement japonaise. C’est avec Sakaguchi Ango que s’ouvre le volume, l’auteur de L’Idiote (Picquier). Une Femme et la Guerre est une nouvelle initialement parue en 1946 et qui avait alors subi de sérieuses coupes de la censure de l’occupant américain. Version intégrale qui fait écho à un autre récit, déjà sorti en France dans le recueil Les Ailes, La Grenade et les Cheveux Blancs (Picquier). Il s’agit là d’une même histoire vue du point de vue féminin puis masculin, celui qui nous concerne aujourd’hui, autant dire que la lecture des deux s’imposera aux yeux de tous. Une sexualité à l’état brut nourrit ces lignes, l’effusion charnelle répondant à l’inéluctabilité de la déroute guerrière du pays. Le couple en question ne veut pas s’encombrer de lendemains, échappatoire sensuelle à la folie ambiante des derniers jours du conflit, où plus grand chose n’est encore à perdre. Le retour à la paix devient alors questionnements sur la possibilité d’une rupture, angoisse face à la volatilité supposée des sentiments de l’autre, et amertume à réintégrer un quotidien « normal ». Une tension palpable, une évocation à la sulfureuse simplicité bien dans la manière de cet humaniste lucide.

Tamura Taijirō, l’auteur qui suit, n’a quasiment jamais été traduit en langue française, mais les cinéphiles connaissent pourtant bien La Porte de la Chair, un film de Suzuki Seijun adapté de son oeuvre. Dans la droite ligne du reste d’une riche bibliographie, Une Histoire Frivole à Hatonomachi adopte un style direct, simple, particulièrement vivant. Un homme décide pour s’en sortir de louer les charmes de sa compagne à une maison de passe. Alors qu’il l’accompagne à son futur lieu de travail, il n’a de cesse de regretter son geste et d’éprouver de la nostalgie pour le corps appétissant de sa partenaire. Loin d’être un avilissement pour celle-ci, ce nouvel état des choses lui permettra au contraire d’affirmer son indépendance, symbole des changements à l’oeuvre dans la société nippone d’après-guerre vis à vis des comportements sexuels, de la relation à l’autre et de la nouvelle place donnée à la femme japonaise[1].

Yoshiyuki Junnosuke : La Barque du Lit (1958). Nul besoin de présenter un romancier réputé pour L’Averse ou La Chambre Noire et la récente traduction du remarquable Jusqu’Au Soir aux mêmes éditions du Rocher. Là, c’est tout le trouble charnel d’un homme en rupture de ban qui nous est conté, jeune professeur rencontrant par hasard un autre homme cherchant désespérément à devenir femme. Ambiguïté sexuelle, dérive des sens, le climat de cette nouvelle oscille entre réflexion quasi-philosophique sur la condition humaine et description clinique de l’impuissance, pour aboutir à cette éclatante illustration de l’immense et récurrent sentiment de solitude de tout un chacun face à son propre désir.

Le Jour Suivant : sous couvert de la description feutrée du quotidien d’un couple japonais installé, la nouvelle de Kōno Taeko rédigée en soixante-cinq, observe avec acuité et précision le cheminement intérieur d’une épouse confrontée à une nécessaire intervention chirurgicale et les réactions de son mari. Finesse d’une analyse écrite avec concision et modernité du point de vue, là-encore les changements comportementaux à l’oeuvre dans l’archipel sont au centre du sujet. Romancière par trop méconnue en France, madame Kōno, respectable octogénaire native d’Ôsaka, dont on ne saurait que trop conseiller la lecture de Sang et CoquillageUne Voix Soudaine tout deux édités par Le Seuil, ou la troublante nouvelle La Chair des Os [2]) a osé parler des pulsions sadiques ou masochistes féminines, un univers entre cruauté et onirisme vaguement morbide, à la prose toujours élégante. Un créneau dans lequel s’est naturellement glissé sa jeune consœur, Ogawa Yōko, avec le succès que l’on sait.

Le Goût du Nectar de Takubo Hideo, 1973. Un autre artiste jamais édité dans notre pays, pour une intrigue intimiste mêlant sexe et nourriture en une harmonie sulfureuse et infiniment séduisante. Une façon unique de questionner le pourquoi et le comment du désir humain, sa source et sa finalité, ses zones d’ombre et ses fusionnelles et resplendissantes fulgurances. Avec Nakagami Kenji et La Rousse, contribution d’un immense conteur, nous retrouvons son monde d’ouvriers frustres à la sexualité exacerbée, de filles réputées faciles, de pulsions satisfaites dans l’instant, une vie que l’on sent pulser au gré des événements du quotidien, un sang que l’on devine prêt à bouillir. Ces personnages de chair et de sang de la région de Kumano, ces burakumin des ruelles rejetés du reste de la population, Nakagami, décédé prématurément à quarante-six ans, n’aura eu de cesse de les célébrer avec une plume foisonnante et lyrique où la réalité la plus crue côtoie les fantasmes cachés et les légendes du folklore local. La Rousse date de 1978, cela n’est pas son meilleur cru. Si tous les éléments sont déjà en place, en particulier cette rouquine au tempérament de feu et à l’appétit amoureux débordant, il manque la magie de ses grands livres comme Le Cap, Miracle (Picquier) ou La Mer aux Arbres Morts et Le Bout du Monde, Moment Suprême (Fayard), plus rigoureux et riches d’une magnifique composition.

Tomioka Taeko nous propose ensuite Un Ciel Lointain (1979). Autre nouvelle inconnue du paysage littéraire européen, avec une étrange introspection dans la psyché d’une femme. Caractère répétitif et obsessionnel de la rencontre exclusivement sexuelle entre un inconnu et une femme mure, sans le moindre sentiment ni la moindre parole échangée, où le sexe est vécu autant comme une menace que comme un plaisir par cette respectable villageoise, qui finit pourtant par se nourrir de cet état de fait. Si la nouvelle démarre comme un simple et laconique procès-verbal, la suite s’enrichit des doutes et des fantasmes de l’héroïne, au sein d’un cadre champêtre qui en renforce la singularité.

Dernier chapitre à cette anthologie recherchée, Réminiscences des Cigales, de Furuyama Komao (1993). Sans conteste le moins judicieux du lot. Aborder un aspect plus historique du désir est une bonne idée en soi, mais difficile de se passionner pour ce témoignage en dehors de sa seule valeur « historique » justement. Profondément marqué par sa participation au second conflit mondial, Furuyama a construit une oeuvre tardive sous cet unique prisme. Il s’agit là du sort réservé aux « femmes de confort » de l’armée Impériale, autrement dit ces filles plus ou moins volontaires ou carrément enrôlées de force comme prostituées ou esclaves sexuelles dans les bordels de campagne, suivant à la trace les troupes de l’Empereur. Si la sincérité du propos est touchante et incontestable, son traitement « à plat » n’est pas des plus intéressants, sans doute la partie la moins forte de ce volume en dépit de son très fort potentiel émotionnel.

Dépassant toute notion de jugement moral ou de politiquement correct dont chaque auteur se soucie heureusement comme d’une guigne, ce deuxième opus d’une série que l’on souhaite longue met clairement à nu la puissance du désir et son influence sur nos comportements fondamentaux. Force de la littérature qui semble s’en détourner par la fiction, voire de la rêverie et de l’évasion fantasmatique, pour finalement toujours mieux les faire rejaillir sur un quotidien sobrement présenté. Comme une catharsis, comme une radicale et unique solution à notre éternelle frustration.


  1. la première parution date de 1947 []
  2. in Anthologie de Nouvelles Japonaises, tome 1 (Gallimard []