Mosaïque de peuples, le sud-est asiatique présente une variété culturelle particulièrement hétérogène, dont le cinéma n’est pas la moindre expression. De pays reconnus comme la Thaïlande ou les Philippines au mystérieux Brunei, les expressions cinématographiques diffèrent considérablement. La première ambition de cet ouvrage est de nous familiariser avec autant d’univers souvent rarement explorés.

Le dynamique fondateur d’Asiexpo Jean-Pierre Gimenez n’est jamais à court d’idées. Avec la refonte complète du festival il y a deux ans, Asiexpo est également devenue éditeur indépendant. Voici donc le dernier né sorti de l’imprimerie :  Le Cinéma d’Asie du Sud-est ou un survol tant artistique qu’économique de dix territoires plutôt contrastés[1]. Passée la jolie couverture[2], le lecteur sera un déçu par l’extrême pauvreté de l’iconographie, pas la moindre photo ne venant égayer les textes. Ce n’est certes ni la première ni la dernière fois dans l’histoire de l’édition, mais vouloir traiter le cinéma sans la moindre illustration tend à garder à distance le lecteur lambda. Un peu gênant pour un travail de « vulgarisation » comme le proclame le quatrième de couverture, même s’il est facile d’imaginer les contraintes financières de la chose. Le malaise ne s’arrête malheureusement pas là, puisque une bonne partie des collaborateurs choisis s’avèrent de purs universitaires, sans doute experts dans leur domaine, mais incapables de s’adapter aux nécessités d’un volume peu ou prou grand public.

Ainsi la prose soporifique de madame Hamilton, professeur d’anthropologie des médias, ne parvenant jamais à nous intéresser un tant soit peu au Cambodge, son admiration déclarée pour les réalisations personnelles du prince Sihanouk, n’engageant qu’elle-même. Ainsi encore les écrits nébuleux du philosophe de l’art et de la communication Maszalida Hamzah, un article qui tombe illico des mains. À la fois didactique et confus, il ne donne certainement pas envie d’aller plus loin, alors que la Malaisie mériterait un tout autre éclairage pour appréhender une production rarement diffusée en Occident. À la décharge des auteurs, les traductions sont souvent déconcertantes, cette dernière remportant la palme de l’approximation. Idem pour la relecture, pas toujours heureuse, qui laisse passer coquilles et répétitions. On touche aux limites de ce type d’entreprise éditoriale, les traducteurs restant des amateurs bénévoles.

Il suffit pourtant qu’un Davy Chou traite de sa vision du cinéma khmer pour que l’ouvrage décolle enfin, soudain passionnant et en prise avec le réel, loin de la froide anthologie théorique et rébarbative. Bref, le discours académique, par ailleurs louable, s’avère peut-être moins à sa place ici. L’opinion subjective de l’artiste comme gage d’authenticité ?

Les travaux de quelques  journalistes spécialisés et autres cinéphiles participent d’une démarche identique, suffisamment clairs et documentés pour attiser notre intérêt, sans excès de verbiage. On pense d’abord à la brillante tentative de définition du cinéma philippin, analyse aussi amusante que pertinente signée Noël Vera. Citons ensuite la contribution de Bastian Meiresonne à propos du ciné thaï. Le bonhomme a pour lui une incontestable crédibilité et un background en conséquence, initiateur de l’anthologie Le Cinéma Thaïlandais parue en 2006[3]. Reste une autre réserve concernant le présent opus; deux des contrées présentées, Thaïlande et Vietnam[4] bénéficient en effet d’études spécifiques, forcément plus complètes.

En dépit de ces critiques, on jugera pourtant très utile une telle publication, l’originalité du sujet commercialement risqué prévalant sur les (nombreux) défauts. Pour le chercheur ou l’amateur, peu de données traitant les films du sud-est asiatique sont disponibles en bibliothèque ou sur internet. Ce tour d’horizon, même très inégal, garde donc le mérite de l’antériorité, base de travail appelant d’éventuels prolongements, tant la méconnaissance générale prédomine pour l’instant.

Car si les textes relatifs aux cinémas les plus visibles de ce côté du monde[5] nous semblent les plus intéressants, c’est d’abord parce qu’ils reposent sur un solide socle critique, et que quelques œuvres sont exploitées un minima en salles, lors de festivals, ou en DVD. En dépit d’un début de reconnaissance, admettons que l’on n’en sait malgré tout guère plus. Ainsi la Thaïlande, la plus rentable et de loin à l’international, génère rarement un suivi cinéphilique (au contraire de la Corée ou de la Chine), très peu de noms émergeant de la masse, à l’instar d’un Tony Jaa, via la populaire franchise des Ong Bak.

À l’opposé du kaléidoscope, qui par exemple pourra se targuer de bien connaître l’histoire de la cinématographie malaise ? Le terrain à défricher paraît cette fois immense, et mérite mieux que certains des articles soporifiques compilés ici. Une situation parfaitement résumée dans l’excellent article du critique Peter Nellhaus ((« Regard extérieur sur le cinéma thaïlandais contemporain »), parlant de « paresse intellectuelle quand il s’agit d’explorer le cinéma des pays du sud-est asiatique » car, pour le citer encore, souvent vierges de sources déjà existantes, à de notables exceptions près.

Toujours est-il que le point essentiel reliant les chapitres successifs est l’émergence incontestable de nouveaux talents liés à la généralisation, précoce ou tardive selon le niveau de développement, du support numérique, plus souple et moins onéreux, donc plus accesible aux débutants. D’où de nouvelles façons d’appréhender le système ou la création elle-même, corollaire d’un langage à recréer, doublé d’un moyen inédit pour préserver une identité nationale si difficile à cerner bien qu’essentielle face à la globalisation en marche. Voilà l’autre constante révélée ici, les créateurs autochtones parvenant, ou pas, à gommer ou au contraire sublimer les différences locales. Ou comment résister  à une inéluctable uniformisation culturelle mondiale; ce sera la principale leçon de l’estimable Cinéma d’Asie du Sud-est, figurant en bonne place dans une collection de toutes façons à suivre.

[box]Comme pour les autres volumes de la collection, celui-ci est complété par un DVD regroupant des discussions avec les intervenants concernés[/box]


  1. les dix pays sont traités dans l’ordre alphabétique : Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, et Vietnam []
  2. The Elephant and the Sea de Woo Ming Jin, Malaisie, 2007 []
  3. toujours chez Asiexpo éditon []
  4. Le Cinéma Vietnamien, édition Asiexpo, 2007, dont un article est carrément repris dans le présent volume []
  5. Philippines, Singapour, Vietnam, Thaïlande []