Les habitant de Phnom Penh voient arriver au matin du 17 avril 1975 les combattants Khmers rouges, vainqueurs d’une guerre qui a trop duré. Pour Khim, le jeune médecin, les espoirs d’un retour à la paix civile s’effacent rapidement devant l’attitude belliqueuse et autoritaire des soldats communistes. Des doutes confirmés lorsque les nouveaux maîtres du pays ordonnent à la population d’évacuer immédiatement la capitale cambodgienne…

Comment raconter un pan douloureux d’histoire sans trop appuyer sur un pathos évident ? Avec L’Année du Lièvre[1], Tian choisit de passer par la chronique, le récit du vécu des gens ordinaires, bref la vision simplement humaine d’un drame national aux répercussions incalculables. Déjà, l’approche spécifique par la bande-dessinée cible un public plutôt jeune à la fois peu renseigné sur les lointaines guerres indochinoises, et rarement désireux d’ouvrir un ouvrage classique sur la question; étant entendu que ce volume ne saurait être rangé au rayon jeunesse des librairies.

Si la préface de Rithy Panh en souligne la portée pédagogique, il reste un vrai album de bédé ; à savoir la garantie d’un plaisir immédiat de lecture, fond et forme se rejoignant dans la même ambition narrative. Dans la grande tradition de la collection Bayou dirigée par Joann Sfar, le graphisme opte pour un style semi-réaliste parfaitement adapté au propos. On n’est pas encore dans le roman graphique, mais dans la BD d’auteur, qu’elle soit franco-belge, américaine ou japonaise[2]. Expressif, coloré, le dessin croqué sur le vif renforce l’aspect reportage personnel, soulignant au mieux l’émotion qui sous-tend les pages successives. Car la liberté du trait n’enlève rien à l’exactitude des faits, au réalisme des décors, à la profusions de détails historico-géographiques, culturels, linguistiques, bref à la lisibilité de l’ensemble pour éclairer le lecteur néophyte.

Avec un incontestable pouvoir d’évocation, ce premier tome au cliffhanger prometteur en appelle aux deux suivants. Une trilogie que l’on peut déjà qualifier, sans grand risque d’erreur, comme une réussite qui fait honneur au neuvième art; une façon inédite et personnelle d’aborder un sujet souvent traité en littérature, par l’étude ou le témoignage, ou sur le grand écran. Les spécialistes ne s’y sont pas trompé puisque Au revoir Phnom Penh faisait partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême 2012. A la lecture de cet ambitieux et brillant projet, on dira que cela n’est que justice.


  1. trois volumes à paraître []
  2. Tian est lui-même entre deux cultures, né au Cambodge en avril 1975, arrivé en France en 1980 []