Les relations entre littérature et cinéma, bien que nombreuses, se limitent la plupart du temps au phénomène de l’adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire. La Vie Murmurée offre une approche différente par le biais du documentaire, en évitant à la fois l’écueil biographique historicisant et le discours didactique. Si le film s’appuie sur la figure centrale de Dazai Osamu, écrivain japonais célèbre qui se suicida en 1948, on remarque que le titre n’en porte aucune trace. Parce que l’entreprise ici est moins d’exposer Dazai, sa vie, que de voir comment l’œuvre de Dazai, aujourd’hui, conserve sa résonance dans le Japon contemporain.

Dazai Osamu - DR

Dazai Osamu - DR

Les réalisateurs ont en effet choisi une forme sobre d’interviews pour réaliser ce projet ambitieux et novateur. Pas de trace des questions, seul l’interlocuteur est filmé en buste, le plus souvent de manière neutre, parfois de biais, avec une certaine pudeur qui s’avère nécessaire face à certains des discours qui sont donnés à entendre. L’œuvre de Dazai se laisse entendre à la fois dans le respect d’un fil biographique léger (ce qui peut être déroutant pour les non-initiés) et dans ce qu’elle cristallise du Japon contemporain : pêle-mêle, une certaine attention à l’apparence et la perception de sa propre personnalité, l’aliénation à une société dont on est en même temps coupé, la folie, le suicide, mais aussi l’amour et la révolte si difficiles à vivre, à expérimenter dans un monde moderne qui semble s’efforcer de les rendre inutiles l’un et l’autre.

Akutagawa Ryûnosuke - ©2004 National Diet Library, Japan. All Rights Reserved.

Akutagawa Ryûnosuke - ©2004 National Diet Library, Japan. All Rights Reserved.

Dazai, jeune, voulut ressembler à Akutagawa – ce Akutagawa si kakkōii, si classe, le menton posé sur la main sur une photo tout en clair-obscur, comme le décrit Inose Naoki. Lui-même, écrivain et homme politique, passe fréquemment à la télé, et ne peut s’empêcher de reproduire la pose. Car le film, de la façon dont il aborde Dazai, aborde également toute une problématique de la littérature japonaise contemporaine depuis la naissance du watakushi shōsetsu  ((littéralement « roman du je », de l’allemand Ich-Roman, le terme désigne un type de roman qui serait l’expression fondamentalement vraie et sincère de la personnalité et de la vie d’un écrivain – particulièrement dans les moments les plus difficiles et les plus sordides, moralement ou matériellement)) dont Dazai est un des plus brillants représentants.La littérature ici est jugée à l’aune de la sincérité de l’auteur, ainsi que le recommandait un autre écrivain, proche d’Akutagawa[1], et surtout, est lue par le lecteur de manière très caractéristique ; plus encore que l’autobiographie, le watakushi shōsetsu nourrit la curiosité du lecteur sur un écrivain qui lui est si proche qu’il devient cet écrivain par une complète identification, que le film laisse transparaître dans des images de rivières miroirs et des mots touchants (« Je suis la déchéance d’un homme »[2], nous dit une des jeunes filles).

Il est assez significatif de voir d’ailleurs comment chacune des personnes présente la perspective qui lui est la plus proche par le biais de souvenirs de lecture, de citations, en parlant finalement davantage d’eux-mêmes que de Dazai, jusqu’à en oublier souvent l’aspect ironique dans la distance qui se crée dans toute écriture de soi. Mais la lecture naïve, directe de l’œuvre leur donne les mots qu’ils n’auraient sans doute pas sans elle, fait disparaître cette distance qu’il y a entre eux et eux-mêmes, pour leur donner la force de vivre, d’entreprendre. L’œuvre et l’écrivain sont morcelés dans ces différentes séquences qui, petit à petit, finissent par révéler leur cohérence – l’entièreté de l’œuvre,  la vie d’un homme, et le portrait d’un Japon sincère, réel.

[box]Présenté au Festival International du Film Documentaire de Yamagata – Octobre 2009.
Sélectionné pour le 20ème anniversaire du Festival de Yamagata lors du Documentary Dreamshow Tokyo 2010, Octobre 2010, Pole Pole, Nakano.
Festival International du Film Documentaire de Taïwan – Sélection officielle Asia Vision – Octobre 2010.
Projection au sein de Kinotayo – Festival du cinéma japonais contemporain à Paris – Novembre 2011[/box]


  1. Kume Masao []
  2. du titre d’un des ouvrages les plus célèbres de Dazai []