Différents phénomènes alarmants se produisent en cascade dans tout le Japon. Onodera, pilote de bathyscaphe qui participe en secret aux premières recherches sur l’origine du problème, va rapidement comprendre que la violence des éléments préfigure un probable anéantissement de l’archipel.

La Submersion du Japon est peut-être la seule œuvre de Komatsu Sakyô[1] à avoir franchi nos frontières, mais sa renommée est suffisante pour figurer comme un classique de la littérature d’anticipation. Best seller à sa sortie[2], il a aussitôt engendré une adaptation cinématographique éponyme (par Moritani Shirō, 1973)), une nouvelle version voyant le jour en 2006[3] suivie d’une parodie due à l’inénarrable Kawasaki Minoru la même année, retournant malicieusement le concept initial. Des succédanés qui assurent à l’œuvre originelle une pérennité dépassant largement le territoire national, auxquels on ajoutera un manga en quinze volumes signé Ishiki Tokihiko[4].

Le pitch s’appuie sur la peur ancestrale et bien ancrée d’une disparition brutale du pays causée par une catastrophe naturelle : un fantasme insulaire fondé sur la multitude de raz-de-marée ou tremblements de terre secouant son écorce depuis toujours. Partant de là, la fin de l’intrigue étant énoncée dès le titre, la gageure était de susciter puis de maintenir l’intérêt jusqu’au bout.

En introduisant des éléments scientifiques potentiellement réalistes, Komatsu parvient à donner d’emblée une crédibilité à son propos. La tonalité générale est plutôt austère, voire grave, mais cela s’imposait. Comme dans tout bon film catastrophe, il va ensuite constamment passer de la vision globale du problème posé aux agissements d’individus représentatifs. Entre deux comptes-rendus de l’évolution du séisme fatal, sont ainsi évaluées les conséquences économiques, sociales, humaines, de l’apocalypse annoncée. La planète entière étant concernée, le lecteur assiste aux différentes et contradictoires tractations diplomatiques, plutôt bien rendues. De la géopolitique vulgarisée si l’on préfère. Pendant ce temps, tandis que quelques uns tentent d’anticiper puis de faire face au chaos, d’autres se débattent avec les problèmes concrets entraînés par la crise : pénuries diverses, pertes de leur maison, voire de leurs proches. On aura compris que La Submersion du Japon n’a pas de héros véritable, mais une multitude de protagonistes uniquement reliés par leur appartenance au même terroir. Pour faciliter la lecture, quelques personnalités marquantes se détachent malgré tout autour de celle du conducteur du petit sous-marin. Parmi eux, les inévitables scientifiques au comportement excentrique voire asocial, mais aussi courageux que dévoués. Un cliché récurrent dont l’auteur n’allait pas se priver, pas plus que celui du jeune reporter naïf, dont le portrait n’est rien d’autre que caricatural…

Arrière-plan alarmiste, critique à peine voilée du consumérisme et de la perte des valeurs traditionnelles (particulièrement pour la jeunesse) : le livre contemporain du premier choc pétrolier et de la fin des illusions nées des années soixante trouve parfaitement sa place dans la période de remise en cause que furent les seventies. Un discours vaguement rétrograde contrebalancé par le rappel des exactions militaires nippones durant le second conflit mondial. Le roman s’intéresse alors à ce qui définit l’âme japonaise, et le rapport d’exclusivité entre un peuple et la terre qu’il habite : que deviendront tous ces gens définitivement déracinés, privés d’un sol qui les a vu naître et grandir ?

Avec un épilogue refusant tout happy endLa Submersion du Japon parvient à maintenir jusqu’au bout une tension savamment entretenue. De quoi oublier le style résolument old school de l’écrivain, la traduction désuète voire approximative, assortie d’improbables tournures de phrases. Ici, seul le sujet compte, et Komatsu Sakyō s’y entend pour introduire le doute en décrivant une réalité alternative qui fait froid dans le dos.


  1. né en 1931, Komatsu est écrivain de science-fiction, mais aussi producteur, réalisateur, et même acteur occasionnel []
  2. parution initiale au Japon en 1973 ; la première publication française date de 1977, chez Albin Michel, dans la même traduction. Cette version est épuisée depuis longtemps. Le livre est ensuite sorti aux éditions Philippe Picquier en 1996 au format classique, avant d’être édité en poche []
  3. un pur blockbuster réalisé par Higuchi Shinji avec Kusanagi Tsuyoshi, Shibasaki Kō, Toyokawa Etsushi []
  4. toujours en 2006. Une série dont les premiers volumes ont connu une édition française chez Panini Comics en 2008 []