Dernière production du Studio Ghibli en date, La Colline aux Coquelicots a de quoi dérouter au premier abord : ni merveilleux, ni fantastique, cette adaptation du shōjo manga de Takahashi Chizuru sorti en 1980 offre une histoire sentimentale au réalisme soigné plutôt dans la lignée d’un Mimi wo Sumaseba que d’un Chihiro ou d’un Mononoke.

L’histoire se déroule en bord de mer, à Yokohama, ville de tradition cosmopolite, où deux jeunes gens, Umi et Shun, se prennent d’affection l’un pour l’autre ; cet arrière-plan d’effervescence interculturelle est extrêmement présent, que ce soit le surnom de Umi, la jeune protagoniste, que ses amis appelle « Meru » (Mer, traduction de umi en français), sa mère en déplacement aux États-Unis, le foyer estudiantin et sa feuille de chou éponyme Quartier Latin, les lycéens qu’on entraperçoit un instant, bidouillant une radio, répétant avec enthousiasme « this is a student from Japan ! », la prochaine organisation des Jeux Olympiques de Tokyo…

À cette peinture du futur en marche, de la modernité dans l’espace urbain complétée par les nombreux signes du capitalisme galopant (réclames en tout genre, néons dans la nuit faisant scintiller le mot kyarameru – caramels, friandises en vogue à l’époque) s’oppose en demi-teinte un passé lourd, qu’il s’agit révéler : la guerre, la mort, les familles éclatées, les enfants orphelins, histoires malheureuses liées à la mer. C’est là d’ailleurs que se construit le leitmotiv principal du film, que nombre de critiques ont reliés à la relation personnelle du réalisateur Miyazaki Gorô à son père : la quête de la figure paternelle. Cette quête, c’est à la fois celle d’Umi, qui hisse tous les jours les drapeaux appelant le bateau de son père disparu, mais aussi celle de Shun, à la recherche de la véritable identité de son père biologique, leur histoire sentimentale n’étant qu’une forme de prétexte qui permet la complétude de cette quête (Shun parle d’ailleurs directement de cette intrigue comme d’un « mélodrame bon marché »). Et si elle ne se résout pas directement (les morts de la guerre ne reviennent pas à la vie), le parcours des jeunes gens les amènent à découvrir d’autres figures, d’autres modèles, qui leur permettent d’honorer la mémoire des disparus, de connaître leur histoire, dans le but de pouvoir avancer. Malgré le côté un peu fleur bleue du traitement de l’histoire, on observe que ni Umi, ni les autres lycéens ne font preuve de naïveté face aux adultes quels qu’ils soient.

Ce n’est rien d’autre cette même histoire d’une quête de la mémoire et de sa préservation qui est racontée à travers la réfection du Quartier Latin : le vieux bâtiment chargé d’histoire, menacé d’être rasé, doit être sauvé. La révolte estudiantine est bon enfant, mais se fait doucement l’écho de cette autre révolte, autrement plus violente, qui gronde contre le traité américano-japonais (ANPO), présente dans quelques affiches au mur du club journal du foyer.

Le film se fait aussi le lieu d’une célébration de la vie « à l’ancienne », d’une nostalgie propre à l’époque contemporaine pour l’ère Shôwa : que ce soit par les ustensiles de cuisine (pas encore d’autocuiseur, nul besoin de réfrigérateur quand on a une petite cave accessible par une trappe, au frais, dans la cuisine), les ruelles pleines de gargotes comme on en trouve parfois encore derrière les buildings tokyoïtes, où l’on sert des nouilles ou des croquettes, la vieille ligne de tramway, la prégnance de la culture maritime, et les chansons, dont le célèbre « Ue wo Muite, Arukō  » de Sakamoto Kyū qui fut un succès jusqu’aux Etats-Unis (sous le titre de Sukiyaki, on peut d’ailleurs l’entendre dans un des épisodes de Mad Men), et qui ne manque pas, même dans les salles françaises, de faire hocher imperceptiblement quelques têtes en rythme.

Plus que la mise en image de la réconciliation suite à une vaine confrontation père/fils, il semble que La Colline aux Coquelicots, sous couvert du prétexte léger de l’histoire sentimentale, se fasse plutôt l’instantané d’une époque difficile, celle de l’après après-guerre, entre quête d’une indépendance nationale et globalisation, passage d’une vie encore modelée sur la tradition au capitalisme et à la modernisation, reflet des interrogations d’un Japon alors en métamorphose, mais aussi de celles du Japon d’aujourd’hui qui tend à se complaire parfois dans ces représentations idéalisées d’un passé qui ne reviendra pas – s’il a jamais existé.