Depuis peu les éditions monégasques du Rocher ont créé un département japonais, série comprenant une majorité de romans mais aussi des essais comme le monumental Le Cinéma Japonais de Donald Richie.
Séduisants volumes aux belles couvertures illustrées de grands artistes issus de la BD, du dessin, de la peinture. Jeunesse bénéficie du talent de Romain Slocombe, premier volume d’une anthologie se déclinant en plusieurs thèmes, après la jeunesse ce seront ainsi la famille, l’amour, etc. qui seront traitées. Une façon idéale de découvrir des auteurs inédits pour la plupart, ou des textes non traduits d’écrivains plus connus en France. Dix nouvelles au programme suivies d’une postface, publiées originellement entre 1948 et 1992, la majorité des textes datant des années quatre-vingt. Ou comment parler de ce moment fugace entre rupture de l’enfance et passage à l’âge adulte, où les interrogations les plus douloureuses côtoient les affirmations les plus éphémères, désarmante certitude d’un jour contredite le lendemain…
Bizan ouvre le bal, une nouvelle signée Dazai Osamu en quarante-huit. L’histoire de cette jeune femme à la triste destinée permet à l’auteur culte de la jeunesse nippone de dévoiler un peu de cette humanité touchante qu’il masque si bien sous un détachement cynique et désabusé. Bonheur de lecture face à un style unique, où quelques mots instaurent une atmosphère, définissent un personnage, saisissent le drame. Après, Dazai peut retourner à son perpétuel auto-dénigrement, non sans délectation, mais avec toujours cette suprême élégance de dandy mélancolique. Et une modernité époustouflante.
Quasi-inconnu, Ishihara Shintarō (un seul roman déjà traduit) signe Une Parfaite Partie De Plaisir (1957) : la rencontre fortuite d’une jeune femme simplette avec deux voyous à la petite semaine va virer au drame sordide. Le ton détaché du jeune homme qui raconte son « exploit » fait froid dans le dos : description clinique et glacée à la puissance d’évocation terrifiante. Un récit fort et dérangeant, là-encore incroyablement actuel, par un homme rentré depuis en politique et actuel gouverneur de Tokyo !
Ōe Kenzaburō est lui-aussi présent dans cette compilation avec Le Centre De Recherches Sur La Jeunesse En Déroute une oeuvre de jeunesse (1960). Le prix Nobel de littérature 1994 se livrant à un intéressante observation de la jeunesse estudiantine en choisissant un registre proche des bizarreries surréalistes d’un autre grand romancier, Abe Kōbō.
Suivent quatre auteurs jamais publiés en France. Le premier est Ogawa Kunio avec Les Champs Pétrolifères De Sagara (1965) : une balade limpide autour des rêveries de l’enfance, mais aussi ses angoisses, ses étranges lubies, à travers le regard d’un jeune garçon face à une jeune maîtresse d’école qu’il idéalise comme nous l’avons tous fait à cet âge.
L’Arrêt De Bus (1977) signé Maruyama Kenji, conte le retour au village natal pour une jeune femme devenue entraîneuse de bar, retour éphémère pour épater la galerie et afficher son statut de femme « riche », retour synonyme de rejet pour un modèle parental qui lui fait honte, telle cette mère qui tient à la raccompagner jusqu’à l’arrêt de bus, entre tendresse maternelle, fierté et incompréhension pour une jeune femme qui cache finalement une terrible nostalgie pour ses années d’enfance ; tout retour lui est désormais impossible, seule la fuite en avant pourra évacuer un inextricable malaise existentiel. Texte aussi réaliste et cru que bouleversant, L’Arrêt De Bus constitue sans doute le sommet de ce recueil.
Franchissant Le Bras De Mer (1983) de Nakazawa Kei, observe finement les premiers questionnements sur la sexualité d’une jeune fille confrontée à un partenaire du même âge, sujet cependant déjà souvent traité ailleurs. On préférera peut-être les romans de Wataya Risa, plus souriants. Avec Comme Avant (1987) Tanaka Yasuo nous fait pénétrer dans les pensées d’une future jeune mariée de la classe aisée : tout en se remémorant avec tendresse et volupté son premier amant, elle s’interroge sur son devenir conjugo-sentimental , passage de l’adolescence insouciante à une vie plus adulte et rangée d’épouse typique. Une approche introspective légère comme une bulle de savon.
Quel bonheur de retrouver ensuite Miyamoto Teru dont on ne regrettera jamais assez le peu de romans traduits en français, trois seulement, trois perles rares dont Les Gens De La Rue Des Rêves peut être assimilé à un sommet. Ecrivain de la région du Kansai, son univers romanesque y puise ses sources : milieux populaires, petits malfrats du cru, relations parents/enfants, il décrit avec beaucoup de lyrisme la vie quotidienne, la mélancolie du temps qui passe inexorablement. Ainsi en est-il de Un Chemin Ecrasé De Chaleur (1987) où deux amis se remémorent assis à la table d’une gargote, la destinée d’une belle jeune fille dont ils étaient amoureux avec deux autres jeunes garçons. Une évocation des premiers émois sensuels pour ces gosses devenus adultes. Et une nouvelle démonstration du style brillant de ce grand auteur contemporain qui a su toucher immédiatement un large public dans son pays.
Kamikōchi (1988) de Kita Morio, autre romancier jamais traduit, conte l’excursion d’un jeune homme dans une splendide région montagneuse, étrangement préservée des dégâts du deuxième conflit mondial finissant. Un adolescent contemplatif qui s’interroge plus sur la séparation temporaire de ses parents que de l’issue de la guerre, au milieu d’une nature immuable et majestueuse en contraste avec les vaines agitations humaines. Encore une plume humaniste et non dépourvue de poésie. Couleurs D’Eau de Kanai Mieko (1992) clôt cette anthologie. Une tentative d’écriture automatique peu convaincante, recherche du style pour le style vite irritante ; incontestablement la nouvelle la plus faible du lot.
Reste que cette première livraison promet bien des merveilles à venir, une excellente idée de traduction qui permet de renouveler le cercle des grands classiques japonais habituellement publiés, nouveau témoignage de la richesse de cette littérature, d’autant que chaque texte est présenté et situe l’auteur dans son époque. Vivement le tome deux !
- 戦後短篇小説再発見 : 青春の光と影
- Japon.
- Editions Du Rocher (2007).
- Traduit par Jean-Jacques Tschudin et Pascale Simon.
