Yu Hyun-Mok
Yu Hyun-Mok en 2006 ©Michel Boléchala
Yu Hyun-Mok
Invité de prestige du XIIème festival du cinéma asiatique Asiexpo, Yu Hyun-Mok est un mounument du cinéma coréen, cinéaste à l’impressionnante filmographie, riche de plus de soixante films dont une grande partie à jamais perdus, et élégant octogénaire ayant gardé une sensibilité artistique communicative. Né dans le Nord de la Corée et séparé des siens lors de la partition du pays, sa carrière couronnée de succès a dū s’accommoder de la censure impitoyable des différentes dictatures en place.
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06 janvier, 2007

Invité de prestige du XIIème festival du cinéma asiatique Asiexpo [1], Yu Hyun-Mok est un mounument du cinéma coréen, cinéaste à l’impressionnante filmographie, riche de plus de soixante films dont une grande partie à jamais perdus, et élégant octogénaire ayant gardé une sensibilité artistique communicative. Né dans le Nord de la Corée et séparé des siens lors de la partition du pays, sa carrière couronnée de succès a dū s’accommoder de la censure impitoyable des différentes dictatures en place.

Obaltan - DRDifficile d’avoir accès à l’oeuvre de monsieur Yu en dehors de projections festivalières, les organisateurs d’Asiexpo nous dégottant pour l’occasion trois de ses films. La Saison des Pluies (Jangma, 1979) décrit les déchirements irréversibles entre membres d’une même famille lors du conflit fratricide nord/sud, via le regard du petit garçon, Tongman. Une oeuvre très forte. Alors que Les Filles du Pharmacien Kim (Kim Yakgukjib Daldeul, 1963) est une saga familiale un peu trop datée, l’événement majeur de cette courte rétrospective était la diffusion du mythique Une Balle Perdue (Obaltan, 1961) considéré depuis sa sortie comme meilleur film coréen de tous les temps. Une oeuvre fondatrice à la genèse mouvementée : censurée et détruite par les autorités, une seule et unique copie a pu être miraculeusement sauvée[2].

Obaltan évoque la destinée parallèle de deux frères dans le Séoul de l’immédiat après-guerre. Song, l’aîné, employé modeste, tente difficilement de joindre les deux bouts, devant faire vivre femme et enfant ainsi qu’une mère malade et passablement démente. Cumulant privations et frustrations malgré d’harassantes heures supplémentaires, il s’oppose à son jeune frère Young, ancien combattant au chōmage, dont le statut de héros de guerre est complètement ignoré. Cet homme exalté et jouisseur refuse de s’intégrer dans le système des nouvelles valeurs exaltant le travail et la position sociale, société visant au confort matériel mais rejetant impitoyablement les laissés-pour-compte. Il choisira la voie du hold-up pour essayer de sortir de la misère. Au milieu, leur jeune soeur, qui s’en sort uniquement grâce à la prostitution avec les nombreux GI’s présents dans la capitale. Oeuvre d’un pessimisme total, décrivant sans fard une réalité sociale douloureuse, ce long-métrage à l’efficacité redoutable s’inscrit naturellement dans la veine du néoréalisme initiée par le classique italien Le Voleur de Bicyclette.

On ne peut qu’espérer une prochaine édition en DVD pour installer définitivement ce monument méconnu au panthéon du cinéma. Il serait alors judicieux d’y ajouter le documentaire qu’en a tiré le spécialiste Antoine Coppola, remarquable travail qui contribue à re-situer le contexte d’une époque et analyse de façon érudite mais parfaitement accessible les différentes facettes de ce classique oublié pour mieux en souligner la richesse. Nous avions eu la chance de rencontrer le cinéaste coréen, un entretien avec un homme très attachant au discours d’une lucidité et d’une fraîcheur d’esprit incomparables. Morceaux choisis d’une leçon de vie.

Yu Hyun-mok en 2006 ©Michel Boléchala

Vous bénéficiez d’une reconnaissance tardive en Occident, à l’image de plusieurs autres cinéastes tel Im Kwon-Taek. Comment vivez-vous cette situation ?
Im Kwon-Taek a eu de la chance ! Pendant longtemps, le gouvernement coréen surveillait de près la liberté d’expression. Impossible alors de présenter ses films à un public étranger, mais les choses ont évolué et les récompenses internationales récoltées par Im Kwon-Taek auront généré un nouvel intérêt pour notre cinéma national.
Obaltan est enfin diffusé à Lyon (le soir de cet entretien), un film prestigieux à la destinée très mouvementée.
J’ai découvert véritablement le cinéma avec un film français de Pierre Chenal de 1935, Crime Et Châtiment. Puis ce fut un autre film, Le Voleur De Bicyclette à l’origine du néoréalisme italien. Ce sont des influences majeures pour ma carrière de metteur en scène. AvecObaltan nous voulions montrer la réalité de notre pays à cette époque. Jusqu’alors le cinéma coréen était surtout orienté vers la pure distraction et je voulais y ajouter de la profondeur, décrire une société avec toute cette misère économique et sociale. Le pouvoir en place n’a pas du tout apprécié cette peinture trop réaliste et peu reluisante du pays, le film a ensuite été purement et simplement détruit.
Nous travaillions à l’époque dans des conditions matérielles très difficiles, nous manquions de tout, la pellicule coūtait extrêmement cher, mais notre  motivation était importante, les acteurs tournaient pour presque rien, toute l’équipe étant vraiment impliquée dans ce projet. Je vis aujourd’hui avec mes souvenirs et cette période où faire du cinéma n’était pas simple a été un moment important de ma vie.
En 1969, votre film School Incursiondécrivait la découverte de Séoul par de jeunes écoliers campagnards. Quelle était votre intention en choisissant ce sujet ?
Une histoire d’enfants vivant dans une île isolée qui regardent émerveillés les lumières de la ville. Une autre façon de montrer la réalité de mon pays, où l’autorité centrale, dans sa course à la croissance économique, ignorait les populations de ces petites îles et les minorités rurales, des gens qui ont leur place dans le développement. La Corée était un pays pauvre à cette époque et ce film le rappelle.
Votre carrière a connu bien des ennuis avec la censure.
Avec le premier dictateur Yi (NdlR: Yi Seung-Man) la censure était très présente, n’hésitant pas à couper carrément dans un film. Les cinéastes avaient déjà du mal à monter leur projet et ces coupures enlevaient toute crédibilité aux histoires, ce qui détournait le public des films coréens. Un de mes films où l’actrice apparaît dénudée dans une scène vue de dos m’a occasionné pas mal de convocations à la police pendant plus d’un an ! Par contre pour Les Filles Du Pharmacien Kim le comportement volage du personnage de la dernière fille n’a pas suscité de remous. Une piètre actrice d’ailleurs, j’ai du déployer des trésors de mise en scène pour masquer son jeu approximatif  !

Yu Hyun-mok en 2006 ©Michel Boléchala

Avez-vous eu l’occasion de retourner dans le nord de la Corée ?
J’aimerais pouvoir y aller pour y récupérer mes films ! (rires)[3]
Comment jugez-vous la vitalité actuelle du cinéma coréen ?
Nous avions peu de moyens, quel contraste avec les réalisateurs actuels qui profitent de la richesse économique. Si vous avez l’occasion de voir des films nord-coréens, vous pourrez constater l’énorme différence de budget.
On pourrait faire un parallèle avec le cinéma français.
Deux pays aussi distants que la France et la Corée ont finalement des positions similaires vis-à-vis de leur industrie cinématographique, deux avis uniques par rapport au reste du monde. J’ai appris qu’un projet de coproduction franco-coréen est en chantier. Il y a plus de vingt ans, le gouvernement coréen ne s’intéressait pas au cinéma, à sa culture. Des films anciens ont disparu, aujourd’hui il existe heureusement des archives audiovisuelles. Nous avons un système de quota pour permettre aux films nationaux de bénéficier de sorties protégées[4]. Sous la pression américaine, ces quotas sont revus à la baisse, d’où une lutte des gens du cinéma pour s’opposer à cette américanisation culturelle et valoriser notre spécificité asiatique.
Comment percevez-vous d’ailleurs l’engouement du public français pour le cinéma coréen et de façon générale à tout ce qui touche à la culture asiatique ?
Je ne peux que m’en féliciter. La France c’est la mémoire du cinéma, votre cinéma est d’un haut niveau artistique et d’une forte sensibilité, mais ce n’est pas un cinéma d’entertainment comme celui de Hollywood. Il est donc peu présent chez nous, il reste apprécié des intellectuels de mon pays. Je suis un homme âgé, mais j’ai eu la chance de pouvoir apprécier l’arrivée de la Nouvelle Vague. Je souhaiterais bien sūr voir plus de films français à l’affiche des cinémas coréens.
Pouvons-nous envisager une édition en DVD des oeuvres présentées au festival Asiexpo ?
Je l’espère autant que vous. Aidez-nous ! (rires)

Propos recueillis par Michel Boléchala et Christophe Cousin, traduction Jung Narae.
Merci à Antoine Coppola pour sa bienveillance.


  1. Lyon, novembre 2006 []
  2. copie avec sous-titres anglais incrustés dans l’image, préservée grâce aux organisateurs du festival de San Francisco où le film avait été envoyé []
  3. allusion à la rumeur très répandue selon laquelle pas mal des films disparus du cinéaste se trouveraient en Corée du Nord []
  4. système qui s’est avéré payant puisque les films coréens ont attiré plus de 50% du public local sur les 5 dernières années []