Fonctionnaire haut placé dans la hiérarchie des Khmers rouges, Kaing Guek Eav[1] alias Duch ou Douch selon les orthographes, répond aux questions de Rithy Panh, lui-même ancienne victime du régime communiste de Pol Pot, tandis que se déroule le procès de l’ex-tortionnaire en chef du centre S21.
Retour à la case documentaire pour le metteur en scène franco-khmer, après un court passage à la fiction au résultat moins convaincant. Il continue de creuser le sillon de l’histoire récente de son pays natal, et par là-même celui de sa propre jeunesse. Duch, le maître des forges de l’enfer s’inscrit dans la continuité logique de S21, la machine de mort khmère rouge[2], déjà consacré au centre de détention de Phnom Penh, et par ailleurs œuvre la plus célèbre de son auteur. Cette fois, il s’intéresse plus particulièrement à celui qui fut le responsable de la « machine de mort » en question. Les lecteurs de L’Élimination sorti en parallèle ne seront pas dépaysés, le livre figurant un prolongement autant qu’une genèse de la rencontre filmique entre les deux hommes.
Prologue. Tandis que la bande son diffuse un discours de Pol Pot, un vieil homme prend le petit-déjeuner dans une cellule, autrement plus confortable que les geôles qu’il administrait jadis, avant que n’apparaissent quelques images d’archives des années soixante-dix. La première séquence va donner le ton de ce qui suivra, entérinant les choix narratifs du réalisateur pour un vrai travail cinématographique et non la simple retranscription filmée d’un procès médiatisé dont l’écho international est à la source d’opinions aussi nombreuses que divergentes.
Rithy Panh refuse l’approche frontale, préférant ne pas accuser ou réclamer haut et fort la justice pour les crimes impunis. Il laisse Duch discourir devant l’objectif sans l’interrompre à tout bout de champ, dévoilant par petites touches la personnalité complexe du justiciable. Se profile alors le portrait contradictoire d’un enseignant cultivé passé au maquis par idéalisme idéologique pour devenir un authentique bourreau, d’une extrême méticulosité quant à la gestion d’aveux arrachés au prix de tortures jugées toujours nécessaires. Alors que l’énumération laconique de celles-ci fera froid dans le dos du spectateur le plus aguerri, Duch use de son charisme pour charmer l’auditoire, citant en français dans le texte quelques vers de Alfred de Vigny, avant de ressasser la rhétorique communiste puis de minimiser son propre rôle dans le système. Un permanent va et vient s’opère ainsi entre sincérité et trucage, rouerie et désir de repentir et de rédemption, manifesté à l’envi par un individu converti depuis peu au christianisme. Loin du monstre sanguinaire presque espéré après tant d’atrocités évoquées, nous découvrons un être humain d’apparence chétive, au regard souvent perdu dans le vague mais dont la malice et la vigilance, visiblement intactes, ne tromperont personne, et encore moins la caméra qui détecte le moindre changement d’expression. Ses jugements personnels vis à vis de ses supérieurs d’alors sont à ce titre d’une implacable justesse, le prévenu étant trop intelligent pour accepter un statut tout trouvé de bouc émissaire, tellement commode pour les rares dignitaires encore vivants, voire pour le gouvernement cambodgien actuel[3].
Pour autant, l’accusé parvient à se prendre lui-même en défaut, se contredisant sans s’en rendre toujours compte, ou préférant éclater d’un rire appuyé devant photos et documents accablants qui lui sont présentés. Autant de contrepoints pour soutenir les choix de mise en scène, et dévaloriser ipso facto un discours trop préparé. Car il s’agit d’abord de traiter de réalité historique, de chiffres réels, et non de simplement suivre les méandres de la pensée d’un bourreau patenté cherchant désormais à sauver sa peau. Pour Rithy Panh, c’est la réalité des milliers de morts qui prime, toute son ambition part de là, de la volonté de ne pas les ignorer voire les mépriser, pour ensuite redonner la parole aux khmers après tant de points de vue occidentaux, et permettre la réappropriation de leur dramatique passé national.
Les quelques moments où les anciens gardes rejouent, pour les besoins du film, telle scène vécue au S21, ont certainement moins de force à cause de la maladresse visible des intervenants, mais leur malaise laisse deviner l’ampleur de la terreur généralisée de l’époque, et ne fait que renforcer la caractère solennel du traitement de l’ensemble.
Rithy Panh parvient à restituer avec une sobriété formelle l’intimité instaurée entre le bourreau déchu et lui. Point de fascination en effet : le ton est détaché, parfois clinique, remettant sans cesse en perspective les éléments présentés, sans jamais prétendre se substituer aux juges officiels. Il préfère sonder l’humanité avérée du prisonnier, manière de s’interroger encore sur le basculement total et consenti d’un homme, et, partant, d’un pays tout entier, dans l’indicible d’une horreur programmée. La réponse demeure bien évidemment en suspens. Tout comme le mystère Duch qui restera, quant à lui, entier.
Blog sur le procès des Khmers rouges : proceskhmersrouges.net
