Kobayashi Daigo est forcé de quitter Tokyo après la dissolution de l’orchestre où il jouait du violoncelle. Il retrouve sa ville natale de Yamagata, occupant la maison maternelle avec sa compagne Mika. Cherchant un emploi, il tombe par hasard sur une annonce laconique en parcourant le journal local. Il découvre vite que le travail proposé consiste à préparer les morts avant leur crémation, mais le besoin d’argent ne lui laisse d’autres choix que d’accepter le poste. Ce nouveau travail va le confronter aux préjugés de son entourage, en particulier ceux de sa femme.
Il est évident que Departures n’aurait jamais connu les honneurs d’une distribution en salles s’il n’avait raflé l’Oscar du meilleur film étranger, ; encore que sa diffusion reste plutôt confidentielle en France. Il permet en tous cas de mettre en lumière un projet vraiment original, en cela qu’il n’est l’adaptation d’aucun roman ou manga à succès, mais bien une belle idée défendue par l’acteur principal Motoki Masahiro qui avait réussi à l’imposer à des producteurs avisés malgré le parfum de scandale qu’aurait pu susciter le thème à priori macabre.
Le héros va devoir ainsi composer avec un métier jugé impropre, préférant d’ailleurs le cacher à ses proches dans un premier temps. Il s’épanouira pourtant bien plus dans le maquillage des défunts que dans la pratique du violoncelle, finissant par imposer ses vues à tous. Une leçon de tolérance presque gonflée dans la mesure où elle revendique le respect de l’individualité et les joies du hasard dans un Japon obnubilé par le groupe et la prédestination, la fonction déterminant le statut social avant la valeur propre à tout individu. Le commerce de la mort n’est pas franchement très engageant à première vue, mais le film s’amuse à pointer les détails cocasses ou les rencontres inattendues de la profession. Humour bienveillant qui dédramatise les situations les plus lourdes et évite l’excès de pathos. En tous cas dans une première partie fort brillante et parfaitement rythmée, la suite s’autorisant quelques dérives sirupeuses poussant parfois le long métrage vers le drama classique ; autant de lourdeurs narratives qui allongent inutilement un ensemble qui aurait été parfait en 1h45[1]. La dernière scène, pour être peu ou prou la redite d’une précédente, garde heureusement suffisamment de potentiel émotionnel pour emporter le morceau.
La vénérable société Shochiku a choisi Takita Yōjirō pour mener à bien cette histoire de nokanshi [2], un artisan à l’aise dans tous les registres[3] dont la plus belle réussite reste Himitsu, un tire-larmes astucieux toujours centré sur le deuil, dont la vedette était déjà Hirosue Ryōko. Pur hasard ou choix délibéré ? Departures signe en tous cas leurs retrouvailles dans un registre autrement plus ambitieux, ciblant le marché international sans jamais renier une spécificité nippone qui lui sert au contraire d’étendard. Takita s’efface complètement derrière son sujet, la menant à bien sans le moindre effet de style. On parlera d’académisme à juste titre,, une manière d’aborder son travail qui rappelle celle du vétéran Yamada Yōji.
Si la douce Ryōko assure sans problème dans un rôle qu’elle a eu tout le loisir de peaufiner au cours d’une carrière bien fournie en prestations similaires, elle n’est ici que le faire-valoir du gentil Daigo. Le visage de garçon bien élevé à l’air éternellement étonné de Motoki Masahiro convient idéalement à son personnage. Les plus observateurs auront également reconnu sous les traits de Ikuei Sasaki la fameuse mâchoire carrée de Yamazaki Tsutomu, jadis interprète du légendaire Tampopo [4]. Il est ici un veuf revenu de tout, formant avec sa secrétaire (guère plus gâtée par le destin) un duo atypique.
Toute une galerie de caractères qui donne son sel à une œuvre faisant la part belle à la vie : loin de se complaire dans une quelconque morbidité, le scénario sublime alors les meilleurs instants d’une existence, les officiants déployant une élégance de gestes pour parer le trépassé de ses meilleurs atours avant qu’il ne bascule vers l’hypothétique ailleurs dans une dignité retrouvée. La musique d’un Joe Hisaishi inspiré participe à cette célébration sereine.
Malgré une campagne promotionnelle intense (et efficace) pour séduire le jury responsable des glorieuses statuettes hollywoodiennes, Departures représente beaucoup mieux qu’une simple machine à glaner des récompenses. Nous avons là un film dont la forme vise ouvertement un large public sans pour autant y perdre son âme en chemin, entre profondeur et subtilité.
Quant à la pudeur amusée qui accompagne les agissements de tout ce petit monde, nul doute qu’elle saura séduire les plus réticents.
- à ce titre, Departures ne déroge pas à la manie actuelle du cinéma mondial qui consiste à étirer les films largement au-delà des deux heures, son accès aux Oscar expliquant sans doute et en partie cela [↩]
- le nom de l’acte consistant à préparer le mort pour le départ vers l’autre monde [↩]
- réalisateur entre autres des deux Onmyoji en 2001 puis 2003, ou de Ashūra, La Reine Des Démons un film de sabre mâtiné de fantastique en 2005 [↩]
- 1985, signé de feu Itami Juzo, dont l’acteur était un des fidèles. Une riche filmographie dont on retiendra aussi le glacial Rikyu réalisé par Teshigahara Hiroshi en 1989 [↩]
