Splendide affiche que l’image de ce jeune garçon aux traits paisibles, dont le corps habillé d’un uniforme noir d’écolier semble à peine affleuré d’un parterre de fleurs aux couleurs douces et chatoyantes… Si elle évoque une certaine figure de pâle noyée shakespearienne, c’est bien plutôt la littérature pour enfant qui sert d’arrière-plan au film, tant par son statut d’adaptation[1] que par ses choix narratifs.

Après Un Été avec Coo, très joli film qui conte l’histoire du dernier kappa[2] du Japon et de son amitié avec un petit garçon, Keiichi Hara revient avec un nouveau film d’animation au sujet autrement moins léger. Colorful tient en ces quelques mots : une âme est « tirée au sort » au royaume des morts pour une seconde chance dans le corps d’un collégien, Makoto Kobayashi, qui s’est suicidé par absorption médicamenteuse. Le film commence sur un point de vue très subjectif dans un décor froid, gris, où quelques ombres fantomatiques prennent leur ticket pour l’au-delà, lorsque Pura-Pura, jeune garçon aux cheveux gris et en culotte courte, la langue bien pendue, arrête « l’âme » et lui annonce sa seconde chance.

L’âme – comme le spectateur – se trouve donc entraînée dans cette étrange aventure : renaître dans le corps d’un autre. Et cette idée est ce qui fonde la réussite de ce film : l’angle fantastique, en mettant à distance et en métaphorisant l’annihilation de soi par le biais d’une âme sans souvenir dans un corps étranger permet de transformer, avec la légèreté appropriée, l’épreuve traumatisante en aventure. L’âme se voit accorder six mois pour réussir à comprendre sa faute première dont elle ne se souvient pas, et essayer de changer la vie de Makoto. Le film abandonne le point de vue à la première personne de la scène inaugurale tout en restant en focalisation interne, pour conserver l’identification maximale propre à une certaine littérature de jeunesse contemporaine et suivre l’évolution psychologique de Makoto. Vierge de tout souvenir, l’âme se doit d’apprendre à connaître et à comprendre son nouvel environnement (aidée quelque peu de Pura-Pura, qui ne lui épargne pas quelques facéties au passage). C’est ainsi que l’on prend la mesure du fossé qui a fini par se creuser entre le jeune garçon et le monde, et plus particulièrement sa mère. S’il mange joyeusement le roast-beef préparé pour son retour de l’hôpital, plus il découvre les événements antérieurs, et plus il refuse ce qu’elle lui prépare – l’acmé du conflit était cette scène, un peu difficile, de l’aveu même de Hara Keiichi : Makoto, à qui la mère vient de servir à manger, se lève en disant « Ça me fout la gerbe » et sort de table sans rien manger. La mère se retrouve toute seule et se met à pleurer. Pour cette scène, l’équipe d’animation m’a dit : « C’est assez dur pour la mère », mais je me suis dit que pour les besoins de l’histoire, c’était le meilleur moment pour la faire pleurer.

Colorful © 2010 ETO MORI / FUJI TELEVISION NETWORK, INC. / Sunrise Inc. / DENTSU INC. / Aniplex Inc. / Sony Music Entertainment (Japan) Inc. / TOHO CO., LTD. All Rights Reserved.Se dessinent en filigrane des espaces et leurs frontières : mort ou vivant, exclu – volontairement ou non – de la société, de la famille, ou partie intégrante de celles-ci… Makoto traverse ces espaces, reste aux frontières, hésite, fuit la maison pour l’école, quitte les intérieurs grisâtres pour l’extérieur et sa nature colorée, questionne Pura-Pura à l’aplomb d’une rivière en 3D, ou dans un paysage en prise de vue réelle… On comprend et salue l’hybridité technique recherchée, bien qu’elle ne soit malheureusement pas toujours du meilleur goût – l’encrage des contours se fait aussi parfois trop présent et gêne l’œil. Restent tout de même de très belles images, telles l’arbre perdant ses fleurs au profit d’un vert profond lorsque Makoto renaît (ce que l’on nomme au Japon le shinryoku, la reverdie), les couleurs de l’automne lors de la partie de pêche avec son père, la toile de Makoto exposée au club des beaux-arts.

On l’aura compris également, le réalisme et une pointe de sentimentalisme se substituent rapidement au fantastique du début. Par le biais de l’entourage de Makoto, c’est le mal-être de toute une société que Keiichi Hara s’efforce de saisir : les phénomènes de brimade à l’école (Makoto et Shoko), la prostitution des adolescentes (Hiroka), les liens familiaux qui se dissolvent dans la détresse affective de la mère, l’incapacité du père à refuser de se faire happer par son travail, l’égoïsme du fils aîné qui ne pense qu’à son concours d’entrée à l’université… Il refuse également les clichés (pas un cerisier de tout le film !) et le manichéisme – si Makoto est malheureux, c’est précisément parce qu’il juge et condamne son entourage sans indulgence ni dialogue. La première victime en est Shoko, jeune fille bizarre à l’air batracien, farouche et bégayante, le visage mangé par ses lunettes et une coupe de cheveux peu seyante – Makoto la remarque-t-il qu’il ne peut s’empêcher de se fendre d’un sonore « idiote ! » au bout de quelques instants. Saotome, incarnation d’une certaine pureté d’âme et d’une gentillesse naïve, qui ne cherche qu’à tendre la main à Makoto, se voit gratifier d’un « aaitsu ! » (Il est bizarre !). Colorful © 2010 ETO MORI / FUJI TELEVISION NETWORK, INC. / Sunrise Inc. / DENTSU INC. / Aniplex Inc. / Sony Music Entertainment (Japan) Inc. / TOHO CO., LTD. All Rights Reserved. Chaque personnage porte ses blessures et ses fêlures : Pura-pura n’est pas un ange, la jeune Hiroka se sent démunie face aux pulsions destructrices qui l’envahissent parfois – et le film de se servir de la métaphore des couleurs, multiples, que chacun de nous porte en lui, et qu’il s’agit d’accepter. Le côté convenu de ce message (« personne n’est parfait ») n’est cependant pas rédhibitoire ; il s’agit au départ d’un roman pour enfant/adolescent, et est donc destiné à un public jeune – il est de plus très joliment mis en scène, et le club des beaux-arts, donc fait partie Makoto, très doué en peinture, se fait le lieu de la catharsis de nos jeunes héros (Shoko, Hiroka et Makoto).

Si le film souffre de quelques longueurs, et d’une esthétique inégale, il est néanmoins l’occasion de partager ou de se remémorer, avec Makoto, les plaisirs de la vie quotidienne au Japon : un toast épais et doré sur la table, un pain au melon mangé sur une balançoire, un bentô soigneusement préparé en vue d’une belle journée d’automne à la montagne, une brioche à la viande fumante partagée sous l’auvent d’une boutique, des umai-bô aux goûts mystérieux[3]… Colorful reste une bonne surprise et offre une perspective originale et juste à un sujet difficile, qu’il réussit parfaitement à insérer dans un plus large contexte au sein d’un discours riche et pertinent.

[box]En salle depuis le 16 novembre, Colorful a remporté la Mention spéciale et le Prix du public au Festival d’Annecy en 2011.[/box]


  1. du roman éponyme de Mori Eto, 1998, qui reçu le prix de la meilleure œuvre pour enfant des publications Sankei []
  2. sorte d’animal aquatique issu de l’imaginaire japonais, de la taille et de l’aspect d’un enfant d’une dizaine d’années, affublé d’un bec et d’une assiette sur la tête []
  3. littéralement « bâtons délicieux », une friandise salée et croustillante aux goûts variés que l’on trouve pour la modique somme de 10 centimes []