Second film de Zhang Miaoyan, « Black Blood », dont l’esthétisme du noir et blanc, fait de cendres et de lumière, ne cesse de surprendre, est un film dur et exigeant : il retrace la sombre histoire de Xiaolin, paysan chinois voué à vendre son sang pour survivre, comme il y en a eu tant d’autres dans les années 90[1]…
Le paysage est désertique, presque lunaire. Les maisons, pauvres et délabrées. C’est une silhouette noire minuscule qui se détache sur le gris clair de la « grande muraille ». Où le mur s’effondre, la petite silhouette, muée en paysan chinois au visage buriné, l’air inquiet, attend la motocyclette de l’acheteur de sang. C’est là que, la misère et le désespoir, incarnés dans la nature elle-même, infiniment aride, se laissent écouter. Dans la musique minimale tout d’abord, où le son lancinant, vibratoire, d’un erhu [2] ou d’un instrument à vent vient donner à entendre un silence assourdissant, qui sera ensuite celui du vent violent qui balaie les plaines, et que vient rompre trop rarement le bourdonnement des mouches. La solitude et la mort. Il s’agit tout d’abord de survivre, et d’élever aussi la ravissante petite fille à couettes dont l’éducation fait la fierté de ses parents ; la paye du sang est maigre, mais facile – il suffit de boire de l’eau pour « fabriquer » du sang, Xiaolin en est convaincu. Commence alors la longue exploitation de son propre corps : Xiaolin se contraint à boire des litres et des litres d’eau ; et ces scènes qui pourraient être inoffensives, par leur longueur et par l’enthousiasme de Xiaolin, se transforment en torture à la fois visuelle et auditive du spectateur. Torture certes, mais à la mesure de ce qu’il s’inflige : le rythme lancinant de la déglutition qui perce les oreilles, ponctués par des renvois gastriques inévitables, s’accompagnent systématiquement du débouclage de la ceinture. Le ventre gonfle et le corps se déforme, mais Xiaolin est heureux de pouvoir ramener un agneau à la maison, et sa femme finit par le suivre…
Boire toujours plus d’eau pour vendre toujours plus de sang, pendant qu’en fond sonore on entend la radio officielle de la République Populaire de Chine. Musique de fanfare militaire caricaturale, et la speakerine de vanter les progrès de la Chine d’aujourd’hui : l’éducation qui deviendra bientôt gratuite, c’est promis. La formidable croissance économique, et les ressources humaines chinoises qui deviennent qualifiées. Les prises en charge des soins de santé. La prise en compte des problèmes des revenus des paysans, qui sont encore insuffisants ; mais paradoxalement, pas une seule trace de l’état dans la vie quotidienne de Xiaolin et de sa femme. En dehors de leur petite famille, n’apparaissent dans le film que l’acheteur de sang, avec sa motocyclette bruyante, et les autres villageois venus s’assurer également d’un maigre revenu supplémentaire. L’état, la modernisation, la société chinoise, ne sont-ils pas finalement entièrement compris cette grande usine qui brûle au loin, avec sa « grande fumée » – un des rares plans en couleurs du film, tellement contrasté que tout le premier plan est noir pour ne laisser subsister que les variations orangées du ciel en flammes.
Mais la « grande fumée », c’est aussi la vanité de Xiaolin – bien pauvre en vérité – quand il prétend pouvoir faire partie de cette société qui marche sans eux. Vendre son sang n’étant toujours pas suffisant, il monte une société de transfusion qui centralise les « dons » des villageois. Les bénéfices ne tardent pas à arriver, et le paysage auparavant désertique se laisse parer d’herbes hautes où paît l’immense troupeau de moutons, que garde Xiaolin, sa petite fille juchée sur ses épaules. Il porte une veste de costume, fait installer des toilettes à l’occidentale : « Tous les citadins les utilisent ». Sa femme arbore un pull à la mode décoré de chaînettes aux épaules, tout en balayant la cour. Le film, très sobrement, sans mélodrame, retrace cette apogée qui glisse rapidement vers un enfer plus noir que la misère de départ. Et c’est la « grande porte » qui se dresse devant Xiaolin, toutes ces portes qui refusent désormais de s’ouvrir, parce qu’il vend son sang comme tant d’autres, et que sa femme est tombée malade, comme tant d’autres. Puisque sans règlementation, sans hygiène adéquate, sans personnel qualifié, le SIDA se répand parmi les paysans venus vendre leur sang pour manger sans que se manifestent les autorités. L’hôpital de la grande ville où se rendent Xiaolin et sa femme, c’est de l’extérieur que Miaoyan Zhang le filme – le couple seul, comme abandonné, au centre, contemple le bâtiment, tandis qu’autour d’eux circulent et s’affairent les citadins à pied, en voiture, en vélo.
Certes, Black Blood est long, lent et pénible. Certes, certaines scènes semblent ne pas finir et sont difficiles à soutenir. Certes, le film semble s’essouffler à mesure que le temps s’étire à l’image de ses paysages désertiques. Mais c’est là la réalité que cherche à nous transmettre Zhang et c’est aussi là que réside la grande force du film : réussir à transmettre viscéralement au spectateur la misère, la solitude, la mise à l’écart du progrès en marche de la société sans mélodrame ni misérabilisme.
[box]Prix Netpac au Rotterdam IFF (Meilleur film asiatique) 2011.
Prix du Meilleur film à Saint Petersburg KinoForum 2011.
Sélections à Acid Cannes, Las Palmas, Jeonju, Torun, Montréal FNC, Rome et Thessalonique.[/box]
- cf. cet excellent article de Rue89 [↩]
- sorte de violon à deux cordes tendues sur une caisse de résonance cylindrique recouverte généralement de peau de serpent répandu dans toute l’Asie du Sud-Est [↩]

