Sun-Hwa, une étudiante, repousse violemment un inconnu qui tentait de l’embrasser en pleine rue. Ce dernier, prénommé Han-Ki, se trouve être un maquereau de bas étage. Muet mais obstiné dans ses choix, l’homme va monter un piège pour entraîner la jeune femme à se prostituer pour lui.
Si nul n’est prophète en son pays, Kim Ki-Duk en sait quelque chose. Habitué des festivals du monde entier, il n’a jamais réussi à s’imposer comme artiste important aux yeux de ses compatriotes. Exception qui confirme la règle, Bad Guy reste donc à ce jour son unique percée commerciale en Corée, et plus généralement en Asie.
Reconnaissable en un clin d’œil comme étant du pur Kim Ki-Duk, le film synthétise pourtant pratiquement à lui seul un univers cinématographique à part. Jamais à court de sujet polémique, sa vision de l’enfer de la prostitution ne risquait pas de le réconcilier avec ses nombreux détracteurs. À y regarder de près, voilà quand même un long-métrage à la fois culotté et provocateur mais pétri d’une rectitude toute personnelle, une approche que l’on retrouve dans une bonne partie de la filmographie du bonhomme.
Ne s’embarrassant pas de détails quant à l’environnement social de Sun-Hwa avant sa chute, le scénario dépeint frontalement le monde dans lequel elle est entraînée. Petites frappes, filles hystériques et paumées ou clients minables peuplent un univers parallèle implacable, rendant le fiancé initial de la jeune fille presque trop lisse pour être vrai[1].
Mais Bad Guy reste avant tout le portrait d’un parfait sale type, dont les agissements nous laissent d’abord incrédules avant que le tableau ne s’affine et ne se contraste d’autres émotions. Proxénète aussi ombrageux qu’increvable en dépit des mauvais traitements qu’il endure stoïquement, il fait surtout preuve d’une incapacité pathologique dès qu’il s’agit d’établir une relation tendant à la normale avec autrui. Son handicap n’étant certes pas fait pour l’aider[2]; ainsi préfère-t-il observer sa dulcinée via une glace sans teint plutôt que de communiquer de façon plus civilisée avec elle. L’occasion pour Kim Ki-Duk d’inclure quelques moments contemplatifs au milieu d’un univers de violence directe ou plus insidieuse, une sorte d’intimité volée à l’instar de la liberté enfuie de l’héroïne.
Un huis-clos hermétique vertigineux déconnecté de la réalité environnante se développe ainsi jusqu’à l’abstraction, via un processus férocement destructeur de fascination/répulsion entre la victime et son bourreau. Si la femme cherche inévitablement à inverser la situation à son avantage en utilisant le sentiment amoureux du geôlier aussi psychologiquement maladroit qu’ambivalent, le rapport entre les deux passe par moultes nuances contradictoires que le metteur en scène traduit en un regard, une attitude, un bref dialogue. Le mérite en revient en grande part à Jo Jae-Hyun son interprète principal, un fidèle de la première heure qui est devenu ensuite un comédien fort populaire grâce à la télévision. Face à lui, la jolie Seo Won[3] s’en sort plutôt bien dans un rôle éprouvant.
Le vague espoir final de cette fable sans concession transforme alors in extremis l’histoire en subtil mélo des bas-fonds, comme une fleur qui pousserait sur un tas d’ordures, peut-être vénéneuse, mais belle et enivrante. De quoi faire nôtre la critique élogieuse que Mishima signa jadis à propos des Pornographes[4] : « [S]célérat et enjoué comme un ciel de midi au-dessus d’un dépotoir ». On ne saurait mieux dire.
- sans nous le rendre plus sympathique pour autant [↩]
- le seul moment où il dévoile un misérable filet de voix le fera paraître plus pathétique encore [↩]
- second rôle féminin de L’île, l’année précédente [↩]
- le premier roman de Nosaka Akiyuki, 1963, première parution française en 1991 aux éditions Philippe Picquier [↩]
- 나쁜 남자
- Corée du Sud 2001.
- Pathé/ Collection Asian Star (2010)
- Avec Jo Jae-Hyun, Seo Won, Lee Han-Wi, Nam Kung-Min
- www.badguythemovie.net/splash.html
