W
On se doutait que les W [1] s’essouffleraient vite, mais à ce point-là… A l’heure où ces lignes sont écrites, il y a bien peu de chance pour revoir nos deux boudinettes favorites sur une scène avant longtemps, voire peut-être même jamais. Un vent de scandale les a balayées tels de misérables confettis. « Mais que c’est-il donc passé ? » me diront les ignares. Aha ! petits curieux va. Embarquons de suite pour le monde des idoles où la vie n’est pas si rose que ça…
Avant d’évoquer la carrière très éphémère des W, il est nécessaire de parler de leurs deux membres respectifs, à savoir Kago Ai et Tsuji Nozomi. Ces deux gamines servirent d’expérience au professeur Tsunku♂ en 2000. A cette époque, il était en pleine gloire ; les Morning Musume triomphaient aussi bien sur scène que dans les ventes de disque et se remettaient tout juste du cyclone que fût Love Machine, sorti quelques mois plus tôt. Se sentant invincible, vers la mi mars 2000, Tsunku remit le couvert niveau casting national pour ses dindes aux œufs d’or, ce qui est devenu une habitude désormais, un peu comme l’heure d’été. D’un groupe de, déjà, huit membres, il ajouta après une sélection sévère, quatre nouvelles recrues : deux jeunes filles de 15 ans en gros, Yoshizawa Hitomi et Ishikawa Rika, et deux mascottes : Kago Ai et Tsuji Nozomi. Agées de tout juste 12 ans et ressemblant encore à des bébés, elles furent de suite remarquées. D’une part, par les amateurs de chair fraîche, qui sont, malheureusement, une part très importante du public des Morning Musume, mais aussi par de jeunes femmes en quête d’enfant.
Ce n’était pas la première fois que l’on voyait se ramener sur le devant d’une scène des bouffonnes aussi jeunes au Japon. Lors des débuts de SPEED en 1995, on se souvient que Hiro avoua ses 12 ans d’âge devant une salle médusée. Donc, pas vraiment de surprises, mais là où se trouvait la nouveauté était dans l’accentuation de la jeunesse. Ai et Nozomi étaient jeunes et on essayait de les faire paraître encore plus jeunes ! Couettes, fringues, accessoires, maquillages etc. Tout était savamment étudié. Le public s’enticha très rapidement de ces deux idiotes. Pourtant pas franchement jolies à regarder, elles raflèrent énormément de suffrages grâces à leurs parasites cérébraux intégrés et autres attitudes stupides et empotées. Dans chaque émission télévisée, on se régalait de les voir raconter des bêtises, tomber par terre, tout rater ou tout casser sans le faire exprès ou improviser n’importe quoi, bien souvent au détriment de leurs aînées. Des gamines mal élevées, bruyantes, mais attendrissantes. Cet essai d’intégrer des membres très (trop) jeunes se révéla un coup de maître pour Tsunku niveau communication. Il le réitérera désormais chaque année pour notre plus grand malheur et désormais dans l’indifférence générale. Difficile de refaire plusieurs fois le même coup et d’obtenir des réactions de surprise ensuite…
Ai et Nono furent exploitées dès le début. On ne compte plus les tonnes de photobooks et autres goodies sur elles. Plaisant également aux enfants, ces derniers les considérant comme de grandes sœurs demeurées et marrantes, elles furent l’une des clés du succès du défunt groupe Mini Moni. Mais elles s’usèrent très vite et c’est d’ailleurs cela qui motiva la création des W.
Après l’éviction de Yaguchi Mari du groupe en 2003, et malgré son remplacement par Takahashi « Donkey Kong » Ai, et quelques guest stars comme Natsumi Abe, les petites naines ne tardèrent pas à battre de l’aile. Le groupe était cuit et ne faisait plus rire personne. Seules Ai et Nozomi le tenaient encore, à bout de bras potelés… Il y avait urgence d’exploiter encore un peu le filon avant qu’elles ne soient définitivement trop âgées pour les entretenir encore au rang de bébé. Les couettes-boudins quand on a plus de 20 ans, ça craint un peu… La décision fut prise très vite. Les Mini Moni se feraient seppuku au mois d’août 2004. Takahashi Ai repartirait chez les Morning Musume, Todd Mika dans son pays et Nozomi et Ai, membres encore valables, formeront un nouveau groupe, un duo : W (Double U). A noter que la lettre W du logo est la même que celle du M des Morning Musume, mais inversée.
En 2004, Tsunku était complètement lessivé niveau composition. Ça se comprend, avec une trentaine de titres à pondre par an, il faut tenir la cadence. Il ne fera même pas de shuffle units cette année là, c’est dire. Pour W, il fera dans la paresse la plus totale et ça paiera ! Il fera reprendre aux deux jambonettes des standards japonais des années 60/70 et parfois même 80. Le titre Koi No Vacances du groupe issues des 60’s The Peanuts, composée de deux sœurs jumelles, servira de test. Succès total ! 41 ans après sa création, Koi No Vacances et ses paroles plutôt chaudes (de mémoire « …nous ferons l’amour sur la plage… ») reprend du service et trouve un nouveau public. Kago Ai avouera dans une interview qu’elle était très émue de reprendre cette chanson que sa mère adorait lorsqu’elle était plus jeune. Ai et Nozomi sont des idoles. Quand on pense à ce mot en j-pop, on imagine des filles plutôt jolies. Visage abrasé, corps de rêve, habits les mettant en valeur etc. Chez W, rien de tout ça ! Il faut quand même se dire que le duo était salement moche. Les deux gamines étaient grosses, surtout Kago Ai qui commença à enfler dès 2001. Les Japonais s’en donnèrent à cœur joie avec des trucages sur des photos qui n’avaient déjà pas besoin de ça, sans parler du jeu de mot sur le groupe. Au lieu de le prononcer « Debulu U » (Double U), beaucoup disaient « DEBU lu yu » ; le mot « debu » veut dire « gros tas »… Des comiques « proutiers » français y allèrent de leur bon mot avec « Ai Cageot »… Laurent Ruquier n’était plus très loin. Les fringues des filles ne les aidaient jamais non plus il faut le souligner. Quand on traîne 10kg de trop, on évite les machins moulants blancs. Pour Koi No Fūga, mousseline blanche et sorte de tutus très relevés montrant d’énooooooormes cuisses laiteuses et grasses. C’est à peine si on ne se croirait pas dans un salon de cosplayers… Bref ! avec leur kilos en trop, W était le seul duo à ressembler à un quatuor !
Les voyant toujours ensemble, nous serions tentés de croire que nos deux thons à l’huile favoris sont les meilleures amies du monde. Erreur ! Cette « union » n’est que dictée par leur popularité auprès du public. Ce n’est pas qu’elles se détestent mais, dans les Morning Musume, elles avaient d’autres copines. Kago Ai traînaient tout le temps avec l’autre Ai (Takahashi) ; quant à Nozomi, elle était à genoux devant Natsumi Abe. Leur premier album, Duo U&U, sera l’un des cartons de l’année 2004. Tsunku se fit grandement plaisir en piochant parmi ses propres classiques issus des duos mythiques de la pop japonaise de ces quarante dernières années : The Peanuts, Pink Lady, Kilala & Ulala, Wink, Rinrin & RanRan etc. Même si le son synthétique « vintage » est la mode, les chansons seront dépoussiérées et remises au goût du jour, parfois accélérées, mais avec des arrangements toujours respectés. On garde l’essence même des versions originales et des styles musicaux de l’époque : 60’s style Sonny & Cher pour Nagisa No Sindbad, 70’s disco pour Southpaw ; début 80, vague futuriste avec Senti-metal Boy ou complètement fin 80’s pour Sabiashii Nettaigyō. On retrouve dans cet album deux surprises. La première est le titre Matsu Wa, déjà reprise dans le Folk Songs N°1 en 2001 par Ichii Sayaka et Nakazawa Yūko, et surtout Jōnetsu No Hana (Passion Flower) qui est la version japonaise d’une chanson française de Dario Moréno datant de 1959 (également chantée par Dalida) : Tout L’amour Que J’ai Pour Toi, popularisée auprès des jeunes français incultes par un spot de pub vantant une marque d’huile d’olives…
Carton plein pour cet album qui permit de mieux supporter la morsure cinglante du soleil estival. Les W étaient lancées. Et comme ça marchait, Tsunku ne se priva pas de les exploiter un peu plus dans les mois qui suivirent avec les mêmes ficelles que pour ses précédentes mines d’or : DVD de concert, de clips, même une comédie musicale !
Les singles suivant surprirent puisque n’étant pas des reprises mais des compositions originales. C’était pas prévu ça. Première rupture de contrat. Aa Iina ! et Robo Kiss trahirent immédiatement leurs racines « minimoniènes » mais restèrent dans le ton du groupe, à savoir des chansons déglinguées, très entraînantes, accompagnées de clips débiles bien cheap mais toujours amusants. Il faut être juste, il n’y a que dans ce registre que Ai et Nozomi nous plaisent. Se prendre au sérieux quand on chante comme si on avait eu ses cordes vocales passées à l’hélium, laissons ça aux candidats de la Nouvelle Star… Notons également des faces B tout à fait honorables dans le trip minimaliste électronique digne des premiers Lio ou Eli & Jacno. Tout comme 2005 fut l’année des Biyūden, 2004 fut l’année des Double U.
2005 sera en dents de scie par contre. Pour l’inaugurer, The Peanuts seront encore mises à contribution avec la reprise de leur chanson Koi No Fūga, toujours dans la rythmique années 60 mais avec des habits de scène pour les deux filles dans le style « je m’habille en blanc et je ressemble à ne énorme meringue ». L’essoufflement se fit cruellement ressentir avec le second album, 2nd W, sorti en mars et produit à la va-vite, avec des reprises tsunkuiennes histoire de remplir plus vite le disque, comme Kowarenai Aiga Hoshiino des 7 Air, et des titres dignes de la Schtroumph Party… Bonjour la schlingue ! A côté du premier opus, il y avait un gros malaise ! Les singles suivants, Ai No Imi Wo Oshiete ! et Miss Love Tantei, ne furent guère convaincants. Les fans qui se doutaient que le groupe, comme tant d’autres auparavant au sein du Hello !Project, avait brûlé toutes ses cartouches la première année, en étaient désormais sûrs et certains. Leur chute avait déjà commencé mais on ne se doutait pas qu’elle serait si brutale.
Début 2006, le site officiel du Hello !Project, naturellement toujours très fréquenté, dévoila sa grille de sorties pour les prochains mois. Entre les singles de Matsuura Aya, Abe Natsumi ou de Biyūden, nous vîmes que les W seraient de retour en mars. C’était sans compter sur les aléas de la vie. L’info fit le tour du Japon et de tous les médias : Kago Ai avait été surprise par des tabloïds nippons en train de… fumer ! Alors j’en vois déjà certains se dirent : « Ah, oui, la pauvre Ai, c’est vrai que ce n’est pas bien de fumer du shit mais bon, ça doit être dur aussi comme boulot… » Et c’est là que vous avez tout faux !! Non non non ! Kago Ai n’a pas fumé du shit comme vous-mêmes le faîtes tous les jours, mais une simple clope tout bête ! Oui !!! Au Japon, l’âge légal pour fumer est de 21 ans, or, miss Kago n’en avait tout juste 18 au moment des faits ! Rhooolalalalala ! Quel scandale ! quelle honte ! quelle infamie ! quelle déchéance que la jeunesse nipponne de nos jours !…

Une fois la crise de rire passée, les fans occidentaux du groupe se demandèrent si le Japon tournait bien rond avec des lois aussi débiles. Il suffit simplement d’aller dans le premier conbini du coin pour voir s’étaler, sans pudeur, des revues et autres mangas totalement obscènes et dérangés mais vendus sans problème eux. Cela rappelle énormément les États-Unis. En effet, là-bas, pour boire une bière, il faut avoir 21 ans. Pour acheter un flingue, seulement 14… Toujours est-il que, de la même manière que Kate Moss voici quelques mois, un tabloïd foutait une nouvelle carrière en l’air. La sanction fut immédiate. Kago Ai devait se retirer de la scène. Dans le monde magique du Hello !Project, pas question d’avoir ce genre de mouton noir dans son troupeau. Les idoles, c’est pur. Pas de mec, pas de vices. Enfin, c’est ce qu’on essaye de faire croire à une majorité de leurs fans… Tout le planning concernant W fut, bien entendu, annulé. C’est Nozomi qui devait être contente. La voici mise au chômage indirectement. Comment va-t-elle faire maintenant pour rembourser son imposant crédit dentaire ?…
Au moment où nous mettons sous presse, nous sommes toujours sans nouvelles de Kago Ai. Elle n’est pas ressortie de son terrier depuis cette histoire. Des fans à l’imagination trop fertile ont même lancé des rumeurs comme quoi on l’aurait retrouvé morte chez elle… Probablement doit-elle profiter de cette pause inattendue pour tout simplement passer plus de temps libre avec son amoureux, dont la rumeur voudrait que ça soit l’un des membres d’Orange Range… Le profil bas est de rigueur pendant plusieurs mois dans ce genre de salade, on se souvient de « l’affaire » Abe Natsumi l’an dernier, qui, rédemption oblige, dut quasiment devenir missionnaire dans une île paumée à l’autre bout du monde avant de finalement se couvrir d’urine pour des excuses humiliantes, médiatiques et publiques, en promettant, la larme à l’œil (ce qui marchera toujours avec elle !) qu’elle ne recommencera plus, qu’elle était malade ce jour là, qu’elle a compris la leçon, qu’elle regrette, qu’on pourra la fouetter après l’interview si on le désire etc. En parlant de Natsumi, sachez qu’elle-même fume comme un pompier en privé. Peut-être a-t-elle contacté son ancienne collègue de travail pour lui témoigner sa sympathie. La solidarité existe entre les amateurs de goudron. Gageons que la mère Kago devra faire ses propres excuses publiques dans pas longtemps. Elle reste populaire malgré tout et tout cela ne peut que lui faire de la pub auprès des nombreux amateurs de cancérettes à bouts dorés et autres gens qui payent cher pour mourir plus vite et horriblement. Et puis faire de plates excuses, les Japonais sont habitués, c’est même devenu un réflexe chez eux alors, ça ne devrait pas lui poser de problèmes particuliers…
, le 25 mai 2006
Chronique publiée dans Kogaru #21.
Merci à Laetitia Jalaguier pour ses précisions.
Notes
[1] « double U » comme la lettre en anglais
