YMO : concert au Budōkan
Il y a des concerts comme ça tellement formidables, tellement puissants, tellement indispensables, que les grandes maisons de disques ne pensent même pas à les ressortir sur les nouveaux supports numériques. Heureusement, des débrouillards patients arrivent toujours à leurs fins. Parce qu’il faut tout faire soi-même, voici 25 ans après, le Yellow Magic Orchestra live au Budōkan comme si vous y étiez !
Les phénomènes de mode sont parfois très utiles. Prenez par exemple la mode des DVD qui sévit en ce moment dans le monde. Tous les grands classiques du cinéma, ainsi que des tonnes de séries, sortent sur ce support numérique. Beaucoup de gens avaient déjà acheté leurs films cultes en cassette vidéo VHS, voire même en Laser Disc, et voilà qu’ils recommencent avec le DVD.
L’argument des bonus est à chaque fois mis en avant afin de justifier l’achat du doublon numérique. Mouais… Des bonus que, bien souvent, on ne regarde qu’une seule fois et qui n’apprennent finalement pas grand-chose. D’autres affirment que le traitement numérique apportent un plus au film devant certains septiques qui continuent de dire que images en Progressive Scan et son en DTS, cela ne rendra pas meilleur le long-métrage s’il est déjà mauvais à la base…
Toujours est-il qu’à 30€ en moyenne le DVD, alors que, comme les CDs audio, cela ne coûte rien à fabriquer, les huiles du loisir s’engraissent d’une manière assez insupportable bien qu’ils continuent de braire au piratage.
Au Japon, c’est la même chose. Nos bridés favoris renouvellent leurs médias favoris en format DVD à toute vitesse. Les braves victimes de la mode que voilà… Les petits malins profitent de l’aubaine pour racheter des stocks entiers de VHS et autres LD auparavant achetés à prix d’or mais désormais dénigrés, voire méprisés, et bradés à vil prix puisque plus du tout « fashion », sans parler des appareils. Tout est une question de patience pour ces fouineurs et ils se fichent pas mal de la mode.
On trouve des véritables trésors aussi bien sur les sites d’enchères du Net que dans les boutiques d’occasion. Des trésors parfois même pas encore réédités en DVD et c’est là que cela devient intéressant. Prenons par exemple le concert de Yellow Magic Orchestra enregistré le 27 décembre 1980 au Budōkan dont la dernière version remonte aux années 90 en Laser Disc. Ça date…
Pour les incultes, rappelons quand même que Yellow Magic Orchestra est un trio composé de Yukihiro Takahashi à la batterie, Hosono Haruomi à la basse et du désormais légendaire Sakamoto Ryūichi aux claviers. YMO fut l’un de ces précurseurs en matière de musique électronique dès la fin des années 70. Beaucoup les compare au fameux quatuor allemand Kraftwerk, véritables pères de la techno moderne qui eux tripatouillaient déjà des « tout juste synthés » en 1969 et dominèrent cette scène extrêmement réduite et underground durant toutes les années 70. Yellow Magic Orchestra oeuvra jusqu’en 1984 avant de se séparer. Ce live est probablement la meilleure chose qu’ait faite YMO en matière de concert. Revenant tout juste des USA, après un triomphe là-bas (tout le monde n’est pas Utada…), le groupe termina sa tournée, le fameux Wold Tour ’80 From Tokio To Tōkyō, avec un concert au Budōkan, salle mythique japonaise.
Play !
Cela démarre avec une sorte de petit montage de synthèse, avec la tour de Tōkyō s’envolant comme une fusée. Remettons-nous dans le contexte de l’époque, nous sommes en 1980. Quand on parlait de trucages vidéos, ce dont ce concert est truffé, ce sont des dédoublement d’images, des mosaïques, des posterisations de couleurs très vives et passablement baveuses, de la grosse pixelisasation etc. Quiconque a déjà vu des shows télévisés issus des années 70 connaît ces trucages désormais délicieusement kitsch. Jean-Christophe Averty n’est pas très loin. Donc, un petit montage vidéo en guise d’introduction et finalement pas si naïf que ça. Puis des images des membres du groupe et de leurs musiciens à l’aéroport en provenance directe de New York, ville qui accueillit le groupe à bras ouverts dès le début. Le groupe et tout son staff sont de retour au bled. Sakamoto porte un ignoble blouson de cuir bordeaux comme ça se faisait. Argh !
Nous passons de l’aéroport à la salle de concert Budōkan. Les musiciens s’y rendent par leur propre moyen. Takahashi Yukihiro arrive dans sa 4L verte, une voiture française, mais oui ! Avec le volant à droite. Sakamoto Ryūichi et Yano Akiko, la claviériste suppléante pour le concert et qui deviendra Mme Sakamoto deux ans plus tard, se pressent légèrement car en retard. On devine donc que leur relation avait déjà commencé puisqu’ils arrivent ensemble. Matsutake Hideki, le manipulateur, se pointe tout simplement à pied, avec son petit bonnet sur la tête. Ces gens-là se rendent à leur travail et leur usine ce soir, c’est le Budōkan. On a vu pire…
Une fois cet interlude passé, le concert démarre réellement. Riot In Lagos ouvre le bal. Originellement issu d’un l’album solo de Sakamoto Ryūichi (B’12), c’est un instrumental plutôt rythmé et martial dans la forme. Il permet de se mettre dans l’ambiance et de s’apercevoir que les musiciens sont véritablement entourés de machines. Y’en a dans tous les coins, cela devait certainement se compter en tonnes pour le transport. Les meilleurs synthés de l’époque sont tous réunis. On croise plusieurs Prophet 5, qui seront la charpente musicale de ce concert, des Oberheim et surtout, deux armoires immenses pour le manipulateur, les fameux Maxi Moog, avec leur cortège de câbles, LEDs et autres boutons. Il faut quand même rappeler qu’à ce moment là, l’ordinateur n’existait pas, ni même la norme MIDI. Tout était analogique et passablement artisanal. Seul le batteur et le guitariste apportent une touche « humaine » dans ce conglomérat d’androïdes chaleureux.
La scène, grande, donne tout l’espace qu’il faut aux musiciens et à leurs machines. De toute façon, ils n’en bougeront pas, sauf pour le rappel mais nous verront ça ensuite. Des effets de lumières dans le fond, ressemblant beaucoup à ces plug-in aléatoires pour Winamp et déversant des flots de couleurs, ainsi qu’un mur de cube lumineux, seront là pour en mettre plein les mirettes. Vos oreilles auront assez à faire comme ça déjà…
Avec The End Of Asia, toujours extrait d’un album solo de Sakamoto (Thousand Knives cette fois-ci), un côté très mélodique que le premier titre n’avait pas est donné. Nous découvrons Yano Akiko, totalement déjantée, qui saute comme une malade tout en jouant de ses claviers. On se demande si elle ne s’est pas cognée dans son micro en face d’elle tant elle remue dans tous les sens. Le solo de guitare électrique de Omura Kenji pendant le pont de cette chanson nous démontre que YMO n’a pas oublié ses racines rock. Le final, très japonais traditionnel, cloue littéralement le spectateur.
Behind The Mask, chanson fétiche de YMO mais encore une fois entièrement écrite par Sakamoto (la troisième d’affilée, c’est bien lui le leader du groupe, il n’y a aucune doute là-dessus), donne la part belle au Vocoder. Sakamoto fait son show, joue et chante, passant d’un clavier à l’autre le tout dans une concentration maximale et des effets de postérisations à outrance. Passée l’excitation de la découverte, on s’attarde sur le look des musiciens, tous habillés pareils : chemises blanches « YMO », reprenant un peu partout sur le tissu le logo longiligne de l’époque, futal noir, bandana rouge au bras gauche. Les chaussures, c’est comme on veut (Ryūichi opta pour les bottines zippées, Akiko porte d’immondes Wallabies comme ça se faisait)… A noter que ces chemises étaient vendues à l’époque comme goodies.
Après autant de « Sakamoto touch », il est temps pour le maître de se reposer un peu les articulations. Nice Age, et son tempo plus rock et moins électronique, servira à ça. Takahashi Yukihiro prend le relais du chanteur, sans Vocoder, tout en frappant ses futs. Il est à l’aise, rappelons que Yukihiro était, avant YMO, le chanteur du groupe Sadistic Mika Band. Yano Akiko l’accompagne pour chaque refrain. Quelle énergie chez elle ! Sakamoto, décidément partout, joue de son côté quelques nappes et autres mélodies secondaires. Faut pas avoir de l’arthrite pour le suivre lui ! Mais Nice Age se détache des autres titres de cette vidéo de part son côté « coulisses ». En effet, durant toute la durée du titre, nous voyons de petites scènes de maquillages et de coiffages en accéléré pour tous les musiciens ainsi que des insertions graphiques demandant si Sakamoto est « belle » ou Takahashi « mignonne »… Le groupe ne manquera pas de nous prouver à nouveau son sens de l’humour pendant le rappel.
Dans chaque concert il y a des tubes. En 1980, YMO en a déjà un bon paquet derrière lui, voici le premier, Rydeen. Tout le monde connaît cette musique. Encore une fois, on est étonné et fasciné par la maîtrise du clavier, la concentration et le regard de Sakamoto Ryūichi quand il joue. Un autobus pourrait débouler dans la salle, il ne s’en apercevrait même pas ! Son regard est ailleurs, il ne regarde même pas les touches, un truc à vous dégoûter quand, vous-mêmes, vous jouez difficilement à deux mains en faisant très attention à ne pas faire de canards… Un tube permet d’enchaîner avec quelque chose de moins fameux et moins facile. Le public étant encore bien chaud et enthousiaste d’avoir entendu une chansons très connue, un repère, on peut donc lui faire « bouffer » ce qu’on veut à ce moment-là. Donc acte ! Voici Maps. Titre à tendance rock, que le guitariste Omura Kenji porte entièrement, musicalement et vocalement. Le fond lumineux devient rouge pour ce titre pas simple à appréhender et passablement angoissant. On revient au tube avec La Femme Chinoise, l’un des premiers titres du groupe, très connu également avec ses voix de femmes en français. « Des nattes sans fin, des visages identiques… ». L’identité chinoise a toujours fasciné le groupe, jusqu’à flirter avec le communisme mais un communisme des beaux salons. Faut pas déconner non plus…
Citizens Of Science redonne la parole au Vocoder pour les refrains, Sakamoto s’en donne a cœur joie tandis que Takahashi chante normalement les couplets. Pratique le Vocoder quand même, qu’on chante bien ou faux, personne ne voit la différence ! Le mur lumineux derrière joue les égaliseurs graphiques en fonction du rythme musical, ça pulse à tout va. Notons également les effets vidéos « ralentis » sur les artistes, comme si on avait enlevé certaines images soulignant encore mieux le rythme robotique de la chanson.
Solid State Survivor replonge dans le bain des hits incontournables du groupe et est enchaîné à Radio Junk, avec son intro typique du Mini Moog qui servit tant dans les séries futuristes comme Cosmos 1999 par exemple. Cette chanson s’inspire directement des Beatles dans son influence et le pont mêle habilement électronique et électrique jusqu’à la transe totale. Le public l’a bien senti vu ses cris enthousiastes.
Chaque musicien aura sa part du gâteau et sera sous les feux des projecteurs un moment donné. C’est au tour de Yano Akiko pour le Kang Tong Boy, curieusement orthographié au début « Kung Tone Boy »… La future Mme Sakamoto enlève son bandana au bras et se déchaîne, tantôt comique dans ses mimiques, surtout énergique. Elle saute partout, chante, gueule, danse et joue en même temps. Une femme multitâches quoi ! Les petites « puces » accrochées à ses nombreuses nattes souffrent d’être aussi secouées. Rappelons que Akiko devint par la suite une artiste très réputée au Japon pour ses albums solos et que c’est elle qui composa la musique du film Mes Voisins Les Yamada, du studio Ghibli.
Dernier titre et souvent utilisé en guise de fin de concert, Fire Cracker est un classique du groupe avec sa mélodie typiquement asiatique. Fin ? Pas sûr ! Les traditionnels rappels sont inévitables. Lumière et gros coup de caméra sur la salle plein à craquer et sur plus de deux étages. Impressionnant. On constate que le public est plus féminin que masculin. Les filles sont de gentilles petites japonaises âgées de 20 à 35 ans, à gros pulls à losanges bariolés, et les gars, des clones de Fonzie, souvent en cuir. On a beau être en 1980, les coupes de cheveux sont encore très typées années 70, c’est très épais…
Donc, le rappel. Tighten Up. Et là, on hallucine ! Le groupe va-t-il se remettre derrière ses clavier pour nous jouer deux ou trois morceaux supplémentaires ? Non ! Tout le monde vient sur le devant de la scène, même les techniciens et producteurs. Un drapeau communiste est déployé sur le coin droit. On a même droit à des attentions princières avec la venue sur scène de Kobayashi Katsuya, un ancien animateur de télé des années 70 très connu, surtout grâce à son émission Best Hit USA. Endimanché de rouge, il vient mettre de l’ambiance et toute cette petite foule commence à danser n’importe comment ! Les trois têtes pensantes YMO se pelotonnent derrière un micro ringard (y’a des fleurs jaunes dessus !) et chantent suivant une chorégraphie nulle en frappant dans leurs mains. Les autres dansent un mix de conga et de danse des canards. On a beau être un musicien calé, ça ne fait pas de soi un danseur inné. Tout cela forme une scène assez surréaliste mais terriblement drôle. Qui a dit que les technoïdes n’avaient pas le sens de l’humour ?
Puis d’un seul coup, tout s’accélère, comme si on avait enclenché la touche « avance rapide ». On pense que le support déconne. On jette la télécommande dans le mur et on met alors un grand coup de pompe dans le lecteur, mais non ! C’est fait exprès. YMO au pays de Benny Hill ! C’est encore plus ridicule. Si le groupe voulait casser son image de gens froids et robotiques, c’est réussi. D’ailleurs, ce même groupe prend un grand plaisir à ce court moment de folie et le public également.
Après cet intermède inutile et donc indispensable, le sérieux reprend sa place et deux tubes coup sur coup sont joués. Cosmic Surfin’, le premier hit du groupe et qui les fit connaître aux USA, suivi de Thousand Knives, issu du premier album solo de Sakamoto du même nom. Le concert avait commencé par du Sakamoto, on termine par du Sakamoto. La boucle est bouclée. Tous les musiciens jouent le poing levé, pas simple pour l’accompagnement au clavier ça… Le visage de l’ami Ryūichi est presque à la limite de l’orgasme en jouant sa propre chanson, à moins qu’il réprimait une forte envie d’aller au petit coin…
Stop. Eject.
Que dire après une telle baffe ? Que les concerts électroniques de maintenant ne valent pas un clou ? Qu’ils tiennent uniquement sur un beat, deux samples et une boîte à rythmes ? Que les mélodies n’existent plus ? Que leurs créateurs ne savent pas aligner plus de deux notes sur un clavier sans parler de leur incapacité de lire une partition ?
Que toute la zik électro actuelle n’est que du copier-coller ? Y’a de ça. Le numérique a tué la véritable musique électronique. Désormais, un PC, un programme de lutherie virtuelle et un clavier-maître suffit au guignol lambda pour se prendre pour un génie de la musique, ce qui explique sans doute le marasme créatif que nous traversons depuis près de 7 ans.
Et que dire sur le fait que ce concert absolument génial ne soit toujours pas disponible en DVD ? Voilà l’exemple type de l’incompétence des maisons de disques. On les connaissait quand même plus âpre aux gains que ça. YMO traîne derrière lui, et dans le monde entier, une horde de fans nostalgiques prêts à débourser des fortunes pour leur groupe (voir le dernier coffret de live sorti en CD tout récemment et épuisé en à peine un mois bien que vendu à plus de 15000¥ pièce). Il y a donc de la demande. Ben non, on se plaint toute l’année que les ventes baissent mais on ne sort pas non plus l’essentiel. Vous me direz, les directeurs des maisons de disque sont bien souvent incultes en matière de musique, ils en écoutent même pas. Ils ne vendent pas de la culture, mais des disques, nuance. Cela pourrait être tout aussi bien des jeans ou des boîtes de petits pois.
Comment se procurer ce concert en attendant qu’il sorte en DVD, s’il sort un jour me direz-vous ? Avec un peu de chance, vous le trouverez en LD voire même en VHS dans des sites aux enchères japonais pour pas trop cher et avec un peu de chance. Il est également disponible sur la toile dans un format que les autorités répugnent mais quand on a pas le choix…
Un chef-d’œuvre de la musique électronique à voir absolument si affinité avec le son analogique et la techno-pop.
Article publié dans Kogaru#18
, le 3 novembre 2005
N.B. Ce concert est également disponible en CD (références ALCA-543), sans le Tighten Up vu que ça ne rendrait rien en audio, mais avec en bonus le hit Technopolis enregistré à Los Angeles.
Musiciens :
- Sakamoto Ryūichi : claviers, chant
- Takahashi Yukihiro : batterie, pads, chant
- Hosono Haruomi : basse
- Yano Akiko : claviers, chant
- Omura Kenji : guitares, chant
- Matsutake Hideki : manipulateur






