Wu Bai
En se baladant dans les rues de Taipei, la capitale taiwanaise, il suffit de tendre l’oreille pour tomber sur des mélodies sirupeuses et quasi-monotones, bourrées de « Wo Ai Ni » [1] et vite insupportables. Pourtant, si vous demandez à un Taiwanais de vous citer un chanteur local très connu, il vous parlera sûrement d’une star du rock, Wu Bai. Qui est donc ce monsieur, à mille lieues de la pop chinoise préfabriquée ?
1992. Voilà déjà cinq années que Taiwan s’est débarrassée de la loi martiale en embrassant la démocratie, lorsqu’un artiste originaire du sud-est de l’île fait son apparition. Nom de code : Wu Bai, qui veut dire « cinq cents » en chinois. Il se produit dans les petits clubs de l’île avant d’arriver à Taipei, où il connaît un succès immédiat.
Si vous regardez les pochettes de ses différents albums, vous remarquerez qu’elles portent toutes la mention Wu Bai & China Blue. Qu’est-ce que ça veut dire ? En fait, depuis ses débuts, ou presque, le charismatique chanteur est suivi de l’inséparable trio qui forme le groupe China Blue : Yu Da Hao au clavier, Zhu Jian Hui à la basse et Dean Zavolta à la batterie [2].

Wu Bai & China Blue font du rock, rien que du rock. En plus de douze ans d’existence, le groupe est resté fidèle à son style, sans tomber dans la monotonie. C’est avec plaisir que Wu Bai reprend des classiques de la musique taiwanaise à la sauce rock, ce qui donne un mélange détonant, teinté de sonorités typiquement asiatiques. Mais Wu Bai est aussi un grand compositeur qui, non content d’écrire de superbes chansons pour lui et son groupe, le fait aussi pour les grosses pointures du milieu de la pop chinoise : Karen Mok, Andy Lau ou encore Vivian Hsu.
Wu Bai chante en chinois mandarin bien entendu - après tout, c’est la langue nationale taiwanaise - mais aussi en taiwanais, dialecte de la famille du minnan le plus parlé sur l’île (70 % des habitants le pratiquent). D’ailleurs, son avant-dernier album, Shuang Mian Ren (L’Homme aux Deux Visages), est intégralement chanté en taiwanais. Certains y voient une connotation politique, d’autres le simple fait qu’il est tout aussi naturel pour Wu Bai de parler chinois que taiwanais.

Shuang Mian Ren marque d’ailleurs un tournant dans le style de Wu Bai. S’il n’est pas le premier de ses albums intégralement chanté en taiwanais (l’autre étant l’album Shuzhi Gu Niao sorti en 1998), il est en revanche le premier à être autant baigné de sonorités électroniques. Sonorités qui n’effacent pas le côté rock qui caractérise les chansons de Wu Bai, mais le mettent plutôt en valeur. À cela s’ajoute une pincée de huqin et autres instruments traditionnels chinois, qui confère à cet album une tonalité toute particulière.
Les rumeurs parlaient d’un nouvel album avant la fin de l’année, et elles avaient vu juste : Chunzhen Niandai, que l’on pourrait traduire par Années d’Innocence, est sorti à la fin du mois d’octobre, et embarque treize chansons dont le style emprunte le sillon tracé par le précédent album, même s’il est plus teinté de sonorités acoustiques.
La renommée de Wu Bai a depuis longtemps dépassé les frontières de son pays : ses tournées passent désormais par de nombreux pays, pas forcément sinophones : Chine populaire, Singapour, Hong Kong, Japon, Malaisie... C’est sans doute cette renommée qui lui a ouvert les portes du cinéma. Il a ainsi participé à la bande originale de nombreux films taiwanais ou hongkongais, et est passé devant la caméra pour trois films, le plus connu étant Time and Tide de Tsui Hark, où il joue aux côtés d’autres chanteurs, hongkongais cette fois : Candy Lo et Nicholas Tse.

Une des meilleures façons de découvrir son univers est de se procurer la compilation Ai Ni Wu Bai Nian [3] qui regroupe en trois CD un concentré d’enregistrements en studio, en taiwanais et en mandarin, ainsi qu’un concert mémorable dans lequel vous pourrez écouter un des titres les plus connus de Wu Bai, Ai Ni Yi Wan Nian, titre qui signifie T’aimer 10 000 ans... vous aurez compris la double référence du nom de cette compilation ! Pour ne rien gâcher, les CD sont livrés dans un épais boîtier contenant plusieurs affiches et un livret richement illustré dans lequel vous trouverez les paroles de toutes les chansons... que demander de plus ?
Wu Bai est indubitablement entré dans l’Histoire de la musique taiwanaise et a influencé toute une génération de musiciens. Il vous sera difficile de passer à côté si vous vous intéressez au rock chinois. Mêlant le rock occidental aux instruments chinois et à la culture taiwanaise, il a su créer au fil des ans son propre style. Sa voix et surtout son accent typiquement taiwanais sont désormais la marque de fabrique d’un artiste unique qui a conquis des dizaines de milliers de fans dans toute l’Asie, et même au-delà...
Article publié dans SHINE#3
, le 7 janvier 2007
Discographie
- 1992 - Ai shang bieren shi kuaile de shi
- 1994 - Lang renqing ge
- 1996 - Aiqing de jintou
- 1998 - Shuzhi gu niao
- 1999 - Bai ge
- 2000 - Sheng shi chuan shuo dianying yuan shengdai
- 2000 - Wu bai & China Blue dianying gequ dian cang
- 2001 - Meng de heliu
- 2003 - Lei qiao
- 2005 - Shuang mian ren
- 2006 - Chunzhen nian dai
La légende du 500
Personne ne sait vraiment pourquoi Wu Jun Lin se fait appeler Wu Bai. Certains pensent que c’est son grand-père qui le surnommait ainsi en raison de ses résultats scolaires (le meilleur résultat étant 500) ; d’autres, plus pragmatiques, pensent qu’il a pris ce nom à cause du prix du ticket pour aller voir ses concerts, qui se situait à l’origine aux alentours de 500 NTD, soient environ 13 €... le mystère reste entier !
