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Whispering Corridors | Fantômes en dépression



Whispering Corridors, ou la plus belle contribution coréenne au renouveau du cinéma de fantômes asiatique. Un cycle de cinq long-métrages indépendants les uns des autres, mais abordant à chaque fois une thématique similaire : l’apparition d’un fantôme vient perturber en profondeur le quotidien d’un lycée pour jeunes filles.

Le titre original [1] peut d’ailleurs se traduire par « fantômes de lycée pour filles ». Initiée en 1998, la même année que Ring, la série a bénéficié de la libéralisation de la société péninsulaire après la fin de la dictature militaire.

Whispering Corridors [2], premier du nom, fait son petit effet auprès des amateurs en proposant une critique à peine voilée du système éducatif local basé sur la réussite à tout prix, cautionné par des professeurs ne s’encombrant ni de pédagogie ni d’humanisme. Entre vexations, harcèlement sexuel ou sadisme larvé, les demoiselles ont intérêt à marcher droit. Un terrain de choix pour le spectre vengeur ! Si le scénario, qui ne se focalise sur aucune des protagonistes, respecte en tous points les codes du genre, Whispering Corridors génère au final plus d’inquiétude que de véritable terreur. Un début qui s’avère suffisamment accrocheur pour engendrer une suite.

Ce sera Memento Mori [3], définitivement le plus marquant des cinq. Cette fois, les deux créateurs ont habilement détourné l’encombrant cahier des charges pour réaliser un projet arty à la beauté formelle saisissante [4], à l’image de Park Ye-Jin, l’actrice principale, ou de la musique en parfaite osmose avec les plans qui se succèdent. La photo privilégie les éclairages neutres et froids à l’intérieur du lycée, illustrant l’ennui de journées scolaires répétitives, un climat propice à la tension larvée qui sous-tend l’intrigue. Par contraste, le choix de chromatiques plus chaudes des extérieurs évoque autant la liberté réelle associée à l’extérieur que les fantasmes des écolières. Car c’est à ce niveau que tout se joue. La relation très ambiguë entre les deux adolescentes se teinte d’onirisme au sein d’un univers fermé, étouffant. La narration se développe alors à plusieurs niveaux : entre les traditionnels repères temporels et spatiaux vient s’immiscer une sensualité comme en suspens, s’exprimant par exemple dans les pages d’un journal intime, sorte de fil rouge lui-même visuellement très soigné. Où est donc l’horreur dans tout ça me direz-vous ? L’histoire parvient à recoller laborieusement au sujet via un épilogue plutôt bancal qui ne laissera personne dupe sur les intentions initiales des auteurs. Memento Mori [5], s’impose comme une œuvre à part, à part entière si l’on préfère.

Il faut attendre 2003 pour retrouver avec Wishing Stairs [6] un retour aux sources du thème. Loin des prétentions assumées de son prédécesseur, Whispering Corridors numéro trois se présente en effet d’entrée comme un succédané jouant sur un registre beaucoup plus attendu. D’où une certaine déception. Le portrait psychologique de la première partie est pourtant bien vu, avec encore une complicité féminine troublante et la présence d’une “méchante” particulièrement crédible entre bourreau et victime, enfermée dans une solitude exclusive causée par un physique ingrat. La seconde, plus ouvertement horrifique, perd rapidement de son intérêt en sacrifiant à la surenchère et aux emprunts de tout ce qui a marché précédemment pour faire sursauter le spectateur dans son fauteuil. Même si la fin rachète de justesse le tout, force de constater l’aspect bancal de l’ensemble. Il faut dire que le film a été amputé d’une grosse partie au montage, ce qui n’a sans doute rien arrangé.

Voice [7] , quatrième variation autour des jeunes étudiantes en uniforme, tend à retrouver la magie née de Memento Mori. En ce sens qu’il délaisse à son tour la peur frontale, pour une angoisse plus sourde, diffuse. Choix plus que judicieux, le film s’affichant comme le plus homogène de la saga, sans jamais s’éparpiller dans une histoire parallèle. Un long-métrage ouvertement mélancolique où la malédiction est appréhendée du point de vue de la fantôme elle-même. Vu que celle-ci a les traits de la jolie Kim Ok-Bin, l’empathie du spectateur lui est d’emblée acquise. Si la comparaison avec son estimé devancier s’arrête là, Voice parvient sans peine à surclasser la concurrence avec son climat oppressant et la peinture quelque peu inattendue d’une relation entre une vivante et une trépassée. Une œuvre aussi belle que sophistiquée, un poème funèbre baignant dans une tristesse qui finit par tout envahir, à l’instar des lamentos du score musical. Une élégante manière de clore le chapitre ?

On aurait aimé le croire, mais quatre années plus tard sort un ultime (?) volet, A Blood Pledge. Entre temps, l’industrie cinématographique a connu une expansion quantitative notable, avec un marché parfaitement segmenté entre comédies, romances, films d’aventure, etc ... L’horreur n’est pas oubliée au vu de la pléthore de projets sortis en peu de temps. Qualité et ambition artistiques y sont malheureusement souvent aux abonnés absents, les producteurs préférant capitaliser pour chaque genre sur une formule qui a largement fait ses preuves dans un passé récent. On ne compte plus les copies sans âme de classiques comme My Sassy Girl, Memories Of Murder [8], ou Deux Sœurs [9]. Inutile de préciser que Whispering Corridors, avec son originalité narrative, sa liberté de ton, ses audaces et ses parti-pris esthétiques, a lui aussi été largement pompé. La mise en chantier d’un Whispering… V peut alors s’interpréter comme un désir de reprendre la main, mais aussi de profiter à son tour d’une manne financière qu’il avait grandement contribué à constituer. Las ! Le dernier épisode en date ne parvient ni à se différencier des produits de série horrifiques sans originalité dont la Corée nous abreuve, ni, ce qui est pire, à apporter un nouvel éclairage à sa propre généalogie. Exit l’imagerie inspirée, les sous-entendus scénaristiques ou l’inquiétante beauté qui prévalait jusqu’alors.

A Blood Pledge se révèle vite comme un énième horror-movie dans lequel une bande de gamines passablement dérangées vocifèrent entre deux séquences de repentir parfaitement ridicules ; ça pleure et ça hurle à tout va dans une confusion qui masque mal les incohérences du récit et l’absence totale d’intérêt pour cette agitation stérile. Un pacte de sang qui signe surtout une trahison envers ce qui avait précédé. Incontestablement, le film de trop.

Michel Boléchala, le 15 juillet


Les cinq films :

  • Whispering Corridors Park Ki-Hyung - 1998
  • Memento Mori Kim Tae-Yong & Min Kyu-Dong- 1999
  • Wishing Stairs Yun Jae-Yeon - 2003
  • Voice Choi Ik-Hwan - 2005
  • A Blood Pledge Lee Jong-Yong - 2009

Notes

[1] Yeogo Goedam

[2] 여고괴담

[3] locution latine signifiant « Souviens-toi que tu mourras », et par extension mouvement artistique évoquant la vanité des activités humaines

[4] que l’on a souvent mis en parallèle au moment de sa sortie française avec le Virgin Suicide de Sofia Coppola, tant pour sa forme que pour son propos

[5] 여고괴담 II

[6] 여고괴담 3 : 여우계단

[7] 여고괴담 4 : 목소리, autres titres anglais : Whispering Corridors 4 : Whispers, Voice Letter

[8] 살인의 추억, Bong Joon-Ho, 2003

[9] 장화 홍련, Kim Ji-Wun, 2003

  • Bi (Rain) Le coréen qui ruisselle de muscles
  • Matsugane Yōko La dure vie d’une bimbo
  • Fine Songs, Playing Sucks BBQ Chickens
  • Mémoires D’un Eunuque Dans La Cité Interdite Dan Shi
  • NANA // NANA 2 Ōtani Kentarō
  • Harcèlement Sexuel Chine et Japon, le cauchemar au royaume du riz
  • Hayaku, un voyage en time lapse 
  • Foot-age de gueule Propagande ordinaire en Corée du Nord
  • Radio France vous emmène en Asie Japon et Chine
  • Reprises : Cat’s Eye 1983 -vs- 2010
  • Gosse de Peintre Visite de l’expo Kitano à la Fondation Cartier
  • Angels Ichikawa Rika & Michishige Sayumi
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