Dans l’Indochine des années trente, le combat obstiné d’une veuve pour faire construire un barrage qui protégerait ses terres d’inondations les rendant incultivables. Tandis que ses deux enfants aspirent à une autre vie, elle doit composer entre une administration malhonnête et un jeune et riche propriétaire autochtone qui a des vues sur sa fille Suzanne.
Rithy Panh, cinéaste franco-cambodgien connu pour ses remarquables documentaires[1] réalise sa propre lecture du livre éponyme de Marguerite Duras[2] dont la première adaptation pour le grand écran remontait à 1958[3]. Qu’un natif de l’ancienne Indochine se réapproprie les souvenirs coloniaux de l’écrivain constitue une démarche passionnante ; à savoir inverser le prisme de l’observation originelle pour regarder cette fois les occupants du point de vue des occupés.
Rithy Panh filme son pays, en l’occurrence la région de Kampot, avec une passion jamais émoussée, mais aussi avec l’intelligence de l’intégrer dans l’intrigue elle-même. Un décor sans doute discret mais omniprésent dans ses superbes dégradés de vert, le réalisateur délaissant les panoramiques attendus et par trop touristiques ; il privilégie plutôt les cadrages moyens voire les plans rapprochés, focalise l’intérêt autour des protagonistes en butte à une nature certes grandiose mais pouvant s’avérer hostile, constat que renforce la pénibilité du climat pour les étrangers, qui plus est sans fortune comme ici.
Un tableau faussement paisible et idyllique, loin d’être l’éden annoncé, décorum suranné mais trompeur, au centre duquel se débat une famille au bord de l’implosion. La mère se bat contre la corruption d’un pouvoir qui l’a escroquée, mais n’a rien d’un parangon de morale lorsqu’elle cherche littéralement à vendre sa fille au planteur fortuné, pour profiter de son argent et de son influence ; le fils, Joseph, rustre et instinctif, survit de menus trafics en rêvant d’ailleurs. Monsieur Jo, l’amant de la jeune Suzanne, à la fois asiatique mais du côté des oppresseurs blancs, symbolise toute l’ambiguïté de l’époque et du lieu. La colonisation et ses méfaits durables, voilà bien le véritable sujet. De toutes façons, les perdants seront toujours les populations locales, plus asservies que protégées. La violence larvée peut alors s’exprimer, de façon sporadique en ces années d’avant-guerre, mais déjà comme une annonce des bouleversements futurs.
Dommage que le metteur en scène ne parvienne pas à transformer une telle matière narrative en un authentique spectacle de cinéma. Académique, son film l’est, mais cela n’est pas vraiment gênant en soi. C’est la vie même qui semble manquer à l’ensemble, les personnages comme désincarnés ne parvenant que rarement à nous intéresser voire nous émouvoir à leur triste sort. La faute également à un rythme lénifiant, tournant le dos au suspens potentiel du scénario. L’interprétation naturaliste de Isabelle Huppert n’est pas en cause, la distribution des autres rôles un peu plus, il n’y aura qu’à s’amuser du look furieusement boys band de Gaspard Ulliel…
Trop d’ambition affichée ? Trop de sincérité et de volonté de faire passer le message ? Toujours est-il qu’ Un Barrage Contre Le Pacifique version 2009 s’avère une déception, compte tenu du talent et de l’engagement de son auteur. Un projet hautement respectable malheureusement resté à l’état de belle promesse.
- Un Barrage Contre le Pacifique
- France 2009.
- Gie Sphe -TF1
- Avec Isabelle Huppert, Astrid Berges-Frisbey, Gaspard Ulliel, Randal Douc.
