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Takeshi Kitano : Outremarge | Benjamin Thomas



Alors qu’une multitude d’articles, d’études et de dossiers parus dans la presse française, a largement participé à l’élaboration du mythe Kitano, bien peu de véritables livres lui ont été consacrés, une lacune que vient réparer cet opus d’une petite maison lyonnaise.

En pointant quelques évidences puisées dans la cinématographie kitanienne, Benjamin Thomas va s’attacher à décrypter l’univers atypique du réalisateur, pour tenter de définir la notion de « héros kitanien ». Au programme : l’omniprésence de la mer, la place de la femme, l’absence de sexualité, la recherche identitaire, le rapport au lien familial, clanique, social. Le premier chapitre va légitimer ces choix, tandis que la suivante se penchera plus en détails sur huit longs-métrages ; un découpage du livre assez flou dans la mesure où les quatre films restant de la filmo sont en fait déjà eux-mêmes décortiqués tout au long de la partie initiale !

Ouvrage sérieux, voire austère, y compris dans une iconographie inexistante : il aurait gagné en élégance comme en clarté avec quelques illustrations, vu le sujet traité. Au risque certain de faire grimper son prix de vente, mais avec une perspective de diffusion bien moins confidentielle. Il faut dire que le caractère universitaire transparaît à chaque ligne, à tel point que l’on finit par se demander s’il n’aurait pas du rester dans les rayons des bibliothèques de nos chères facultés. Car à relever le défi que constitue toujours une diffusion publique, il aurait alors fallu le rendre plus accessible, de vulgariser une syntaxe qui semble se gargariser de formules ampoulées, de phrases à rallonge creuses qui éloigneront définitivement les aficionados du maître japonais de ce bouquin. Artiste populaire dont le propre parcours ne doit rien à une quelconque formation académique, Kitano mérite justement autre chose qu’un élitisme convenu. Sa pudeur légendaire, son humour, son intelligence, sont certes évoqués ici, mais l’auteur pense surtout à dérouler une démonstration quasi mathématique sur un ton professoral qui trahit son milieu ; sauf que la richesse d’un univers aussi personnel, l’empathie immédiate que suscite le bonhomme, sa sympathique roublardise, tout cela déborde largement du cadre étriqué dans lequel Thomas semble vouloir le contenir.

Le constat devient accablant avec l’ultime film étudié, Takeshis’, un texte rajouté qui souffre d’une absence de relecture adéquate. Le raisonnement y devient difficile à suivre, surchargé qui plus est en terminologie se voulant érudite : entre le langage texto et ça, il doit quand même exister un juste milieu ? Morceau choisi : « Mais de façon plus complexe et plus riche encore (et les parasitages d’une strate par l’autre tendent à conforter cette posture), on peut considérer que Takeshi 1 et Takeshi 2 existent dans le même monde et que le film, dans un élan qui refuse le morcellement et la solitude du Japon moderne, s’envisage comme un lieu où les strates hermétiques peuvent enfin converger par le biais des rêves. » Un vrai cours magistral ! Alors, si cela s’avère aussi dommageable, c’est que la thèse développée ne manque ni de sincérité, ni d’un gros effort en amont. Thomas opte pour une psychanalyse des oeuvres citées où figures maternelles, compagnes filmiques et autres camarades de jeux de plage régressifs sont passés au crible de l’analyse de l’inconscient. Un parti-pris intéressant à défaut d’être totalement convaincant. On connaît la propension des psy à générer une forme de pensée unique qui dénigre toute autre approche ou contestation pour mieux dérouler ses schémas d’interprétation, leur côté gardiens de la seule vérité, leur irritant manque d’humilité lié à une incapacité constante à se remettre en cause... et leur facilité jubiltoire à créer des mots nouveaux : outremarge, c’est pas mal dans le genre.

A ce petit jeu, nul doute que Kitano s’amuserait à lire les commentaires savants sur ses propres agissements, entre son accident de moto et les rapports qu’il peut entretenir avec son habituelle épouse à l’écran Kayoko Kishimoto ! Le propos dérape à l’occasion, entre facilités dignes du café de commerce (le rapprochement mer-mère) et raccourcis pour mieux valider sa logique. Ainsi l’erreur concernant la dernière scène de Hana-Bi : Benjamin Thomas s’attarde longuement sur le sens des ultimes mots de Kayoko Kishimoto à son époux « Merci, merci pour tout », oubliant un peu vite que le sous-titrage français en a complètement transformé la deuxième strophe, là où la femme disait dans le dialogue original « Je suis profondément désolée », tellement représentatif de la mentalité nippone. De quoi pointer la fragilité d’un procédé visant à couper les cheveux en quatre... quitte à se fourvoyer dans les grandes largeurs.

On regrettera encore l’absence du Kitano acteur. Sans aller jusqu’à survoler la pléthorique carrière télévisuelle du Beat, le choix pour ses rôles les plus emblématiques sur grand écran aurait considérablement enrichi la relecture d’un tel créateur protéiforme. Le tyran domestique de Blood and Bones, le yakuza loser de Tokyo Eyes, le professeur fasciste et pathétique de Battle Royale, le récitant énigmatique de Tabou, le sergent de Furyo, autant de compositions révélatrices d’un comédien-né, autant de repères pour éclairer le parcours personnel de Kitano réalisateur. Freud malgré son génie était un piètre écrivain, Benjamin Thomas préfère quant à lui se cantonner à un langage de thésard. Si nous voulions pousser à ses dépens l’analyse, on décèlerait là une forme de timidité littéraire, celle de s’attaquer de front à un immense metteur en scène... En attendant une étude plus accessible, Takeshi Kitano : Outremarge a au moins le mérite d’exister et de soulever quelques interrogations légitimes entre deux dérives intellectualisantes. C’est déjà ça ?

Michel Boléchala, le 24 novembre 2007


Il y a 1 Message

  • Droit de réponse 4 avril 2008 13:37, par Benjamin Thomas

    Cher Monsieur Boléchala,

    J’ai lu avec attention votre recension de mon ouvrage sur le site Shine.

    J’accepte sans ambages la critique, et je l’accepte avec d’autant plus de facilité que ce livre, écrit bien longtemps avant sa publication, est un travail de jeunesse encore plein de maladresses.

    Dussé-je le récrire aujourd’hui qu’il prendrait une tout autre forme, même si la problématique choisie resterait sensiblement la même. Vous remarquerez au passage que j’écris « travail » et non « œuvre » de jeunesse, car je ne m’envisage absolument pas comme un écrivain.

    Je ne prétends pas faire de littérature mais écrire sur le cinéma, avec un point de vue universitaire annoncé dès la quatrième de couverture afin, aussi, que les gens qui ne trouvent pas leur compte dans ce type d’ouvrages ne soient pas trompés sur la « marchandise ».

    Cette longue digression pour dire que je comprends difficilement que vous vous appesantissiez sur mon style ampoulé et universitaire (dont je vous donne une démonstration supplémentaire ici sans même me forcer !) alors que cet ouvrage s’affiche d’emblée comme relevant de ce type d’écriture.

    Mais le plus gênant, dans votre article, c’est d’une part qu’il me prête des intentions que je n’ai pas (dont celle de livrer une vérité indépassable et indiscutable sur les films de Kitano, intention que trahirait indubitablement mon recours à des éléments de psychanalyse !…) et, d’autre part, qu’il en sourd une espèce de répugnance (dont, je vous rassure, vous n’êtes pas le seul représentant) envers les gens qui osent s’emparer d’une œuvre populaire pour tenter d’y appliquer une grille de lecture un peu plus complexe…

    Ainsi puisque Kitano est, selon vous, un « artiste populaire dont le propre parcours ne doit rien à une quelconque formation académique », toute approche universitaire de son œuvre serait proscrite. Un tel cloisonnement relève au mieux d’une attitude de fan refusant que l’on chasse sur « ses » terres, au pire d’un anti-intellectualisme éhonté (je ne reviens pas sur l’utilisation du terme élitisme qui, dans votre discours, semble être synonyme d’approche universitaire). Peut-être devriez-vous également, pour finir sur ce point, appliquer à vos écrits la « relecture adéquate » que vous avez la gentillesse de préconiser concernant mon livre. Une phrase comme celle qui évoque « un découpage du livre assez flou dans la mesure où les quatre films restant de la filmo sont en fait déjà eux-mêmes décortiqués tout au long de la partie initiale ! » semble traduire une certaine confusion, dans sa formulation comme dans le raisonnement qui la sous-tend. Quel est le problème ici ? C’est précisément parce qu’ils sont « décortiqués » dans la première partie du livre que quatre des douze films sortis alors ne sont pas analysés à nouveau dans la seconde partie… Enfin « Le premier chapitre » ne précède pas « la suivante »…

    Quoi qu’il en soit, tout ceci relève de votre opinion et de votre façon de l’exprimer. Très bien ; cela en dit finalement plus sur vous que sur mon livre. En revanche, je récuse avec force (et c’est un euphémisme) la leçon de traduction que vous entendez me dispenser quant au dialogue final de Hana-Bi ! Vous savez sans doute — et si vous ne le savez pas je vous renvoie à n’importe quel manuel sérieux de langue japonaise ou au très bon livre de Takeo Doi (Le Jeu de l’indulgence) qui contient des anecdotes amusantes sur le sujet — que ce que nous traduisons par « Veuillez m’excuser » ou « Je suis désolé(e) » est très fréquemment utilisé par les Japonais à la place du mot « merci ». Les Japonais donnent en effet de cette façon une nuance au remerciement d’une autre manière que nous, qui agrémentons le mot « merci » d’adverbes ou de la tonalité adéquate. La femme du héros de Hana-Bi veut le remercier, certes, mais ce faisant elle veut aussi lui signifier qu’elle a bien conscience des sacrifices qu’il a dû faire à cause d’elle. Selon l’usage nippon, pour bien traduire cette réalité subtile des sentiments, elle le remercie en s’excusant. Ni le traducteur des sous-titres, ni moi-même, dont les travaux récents peuvent s’enorgueillir d’avoir été validés par des universitaires japonais, n’avons commis d’erreur sur ce point. Un peu de rigueur universitaire vous aurait peut-être ici évité de formuler un jugement à l’emporte-pièce, tout à fait erroné. Mais vous seriez alors passé pour un horrible élitiste.

    Bien cordialement,

    Benjamin THOMAS

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