Shōgun | James Clavell
Après de longues semaines à chercher vainement la moindre terre ferme, L’ Érasme, un vaisseau hollandais sous la direction du navigateur anglais John Blackthorne, finit enfin par échouer sur les côtes japonaises. Le pilote rescapé va devoir rapidement s’adapter aux mœurs fort étranges d’un pays en proie à des guerres intestines, tandis que les religieux portugais déjà sur place depuis de longues années tentent de s’opposer à son ascension au sein d’une hiérarchie dominée par le redoutable seigneur Toranaga.
James Clavell [1] pourrait être légitimement présenté comme « écrivain de best- seller » sans que la formule ne contienne le moindre caractère péjoratif, ce qui devient aujourd’hui de plus en plus rare. Auteur de quelques impressionnants pavés, il est considéré à juste titre comme un bon connaisseur du continent asiatique, d’abord par son expérience personnelle d’ancien prisonnier de guerre des japonais durant la deuxième guerre mondiale, mais aussi grâce à une bibliographie qui accorde une place conséquente au sujet avec pas moins de six ouvrages prenant pour cadre l’extrême-orient [2].
L’homme n’est jamais avare de détails historiques, une façon de planter un tableau crédible avant de prendre quelques libertés avec la stricte réalité, sans trop s’en éloigner cependant : un canevas parfaitement éprouvé. Shōgun [3] ne déroge pas à la règle : ce ne sont pas moins de mille pages qui attendent cette fois le lecteur qui aura du mal à lâcher l’objet avant d’en avoir fini avec la destinée hors-norme de ce diable de John Blackthorne. Une façon habile d’entremêler vérité et fiction, on l’aura compris.
Ainsi le personnage principal est-il l’incarnation légèrement romancée d’un authentique marin anglais, William Adams [4] , supposé premier britannique à accoster les rivages insulaires pour devenir un parfait japonais d’adoption. Devenu samouraï, Adams finira ses jours dans l’archipel où son passage a laissé des traces toutes officielles [5]. Il reste surtout fameux pour être devenu un précieux conseiller du shogun Ieyasu Tokugawa, qui a lui-même servi de modèle pour le Toragana du livre.
Les pérégrinations de l’anjin san [6], parfait intrus en terre hostile ballotté entre l’humiliation et l’élévation sociale, s’apparentent sans peine à l’épopée des grands voyageurs de l’Histoire. Si l’auteur ne fait pas partie des grands écrivains au sens purement littéraire du terme, il possède un sens du récit incontestable, le style s’effaçant alors au bénéfice de l’histoire : le résultat est d’une grande fluidité. Souvent haletant, Shōgun ne se contente pourtant pas d’aligner des morceaux de bravoure attendus : la réflexion sur la qualité supposée d’une civilisation n’est jamais loin. John Blackthorne devient ici le révélateur des contradictions des mœurs de la vieille Europe, mais encore le Candide de son pays d’adoption, parfois même une simple marionnette des jeux de pouvoir et autres complots de cour orchestrés par le machiavélique futur shogun. S’il apprend vite et sait faire preuve de discernement face aux événements, il ne saurait s’opposer à la volonté toute puissante de son protecteur.
C’est bien entendu Toranaga l’authentique figure incontournable de cette épopée en kimono. Le portrait psychologique du futur dictateur avide de pouvoir absolu, aussi impitoyable que manipulateur, s’avère remarquable de finesse et de subtilité. Fondateur d’une dynastie et initiateur de la fermeture presque totale de l’archipel aux étrangers, il utilise à merveille les grandes connaissances maritimes de son “invité” dont la personnalité fière et intransigeante saura le séduire. Blackthorne est enfin le passeur d’émotion pour un public occidental découvrant avec lui toutes les facettes du lointain empire nippon [7]. La rigidité du code Bushido [8] associée à la finesse de la culture aristocratique locale le font balancer entre horreur et fascination. Quant à la politique, elle se révèle du même acabit que son homologue occidentale : tordues à souhait, les motivations intimes de chacun engendrent des agissements aussi cruels qu’inattendus. Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus grande est la perversion ! In fine, ce sera toujours Toranaga le gagnant.

Un tel univers de démesure ne pouvait laisser indifférents les producteurs des studios de cinéma et télévision, alertés par le triomphe éditorial du projet. Shōgun deviendra rapidement une série télévisée sophistiquée, entraînant à son tour un bel engouement international avec son casting haut de gamme. Rédigé à une époque où la “chose japonaise” gardait quelque mystère, le bouquin reste imprégné d’un exotisme non encore galvaudé par le nivellement vers le bas qu’opère la grande braderie culturelle mondiale actuelle. De cette œuvre ouvertement populaire où romance et aventure s’octroient la meilleure place, on retiendra l’absence de facilité et la volonté de présenter l’âpreté d’un monde en presque ébullition, très loin des chromos idéalisant les samouraïs ou la cérémonie du thé vert , l’inénarrable « Japon, terre de contrastes » pour paraphraser l’inénarrable Planète Japon. Devenu référence dans son domaine, Shōgun procure le même plaisir de lecture immédiat, plus de trente années après sa création. Signe d’une qualité pérenne à la hauteur de son ambition. En d’autres termes, c’est désormais un classique.
, le 21 octobre 2009
De nombreuses éditions se sont succédées au fil des années depuis la première parution française de 1977. En poche ou édition classique, neuf ou d’occasion, tous ces livres sont faciles à trouver sur les différents sites marchands du web. Nous avons très arbitrairement choisi pour logo une des éditions de France Loisirs. Un bel objet que l’on prendra plaisir à placer bien en vue dans sa bibliothèque.
Notes
[1] écrivain britannique né en 1924 et décédé en 1994, James Clavell était aussi scénariste, producteur et réalisateur à ses heures
[2] en dehors de Shōgun, citons Caïd initialement publié en 1962 d’après son expérience de la captivité, Taï-Pan en 1966, La Noble Maison en 1981 ou Gai Jin dernier livre de la saga asiatique paru en 1993
[3] publié pour la première fois en 1975
[4] 1564-1620
[5] la ville de Tokyo abrite une rue à son nom : Anjin Cho ou rue du pilote, une célébration annuelle en son honneur a également lieu chaque 15 juin ; le village de Anjinzuka à Yokosuka est l’émanation directe de son nom ; d’autres festivités ont lieu à Itô chaque 10 août, c’est le festival du Miura Anjin. Yokosuka et Itô sont d’ailleurs toutes deux jumelées avec la vile natale d’Adams, Gillingham
[6] honorable pilote
[7] surtout lors de la première parution
[8] ou voie du samouraï
