Quand la Chine se remet à croire
Pendant des siècles l’Empire du Milieu fut en proie à des luttes idéologiques au sein de guerres de pouvoir, où philosophies millénaires, religions étrangères et croyances populaires s’affrontaient. Puis la Chine laissa place à la révolution athée de Mao qui régna un demi-siècle durant mais aujourd’hui entre idéologie socialiste et tentations occidentales se dresse le renouveau officiel des vieilles croyances sur fond de quête identitaire. Quand nationalisme et besoin de croire s’imposent dans l’esprit du peuple.
Au Vème siècle av. J.C, deux philosophes allaient donner naissance à des doctrines qui changeraient et marqueraient des siècles durant le visage de la Chine : Confucius et Laozi.
Confucius est le nom latinisé de Kong Fu zi, le « grand Maître Kong ». Il ne cessa d’étudier la sagesse des traditions anciennes, qui selon lui représentaient un idéal qui n’existait plus alors à cette période troublée. Sa vie durant il chercha le pays régi par le prince idéal selon la voie des sages d’antan. Mais jamais il ne parvint à son but : accéder au poste de conseiller auprès d’un prince apte à intégrer les valeurs des Anciens.
D’errances en déceptions, il propagea vainement sa bonne parole dans différents états, jusqu’aux succès accordés à ses disciples, de son vivant.
Confucius laissera après sa mort des travaux sur différents livres classiques, surtout le Chunqiu (Printemps et Automnes), du nom de cette période de troubles, qui forme les annales du pays de Lu. Ses disciples établiront le Lunyu, les « entretiens » de Confucius, réunion et synthèse de l’enseignement prodigué par le maître.
Selon lui le pays doit être régi par le dao, la « voie », la vraie voie des Anciens. Le prince règne par la « vertu », de, en montrant l’exemple. Celle-ci rayonne sur le peuple et chacun doit agir à son niveau. Ainsi s’ordonne la hiérarchie sociale, selon les préceptes de l’âge d’or légendaire des premiers empereurs. L’étude et l’acceptation des contraintes sont la voie du perfectionnement vers la justice. Confucius pensait que cette synthèse de la culture chinoise antique pourrait modifier les rapports politiques du présent et influer sur le futur. Ce sera le cas, cette doctrine servant à asseoir le pouvoir politique, comme sa piété filiale sera l’outil de l’autorité parentale. Pendant plus de 2000 ans la fonction et le pouvoir impériaux seront articulés dans un contexte confucéen, contre les diverses influences dont celle des Taoïstes de Laozi.
Le vieux maître, traduction littérale de Laozi, vécut à la même époque troublée. Peu d’éléments ont été avérés dans cette vie obscure qu’a été celle de Laozi. Il aurait voulu être conseiller, mais face aux échecs, contrairement à Confucius, aurait renoncé et opté pour la retraite, notion toute taoïste, loin des contraintes de la civilisation. Puis la légende intervient : enfourchant un buffle, il partit vers l’ouest. Mais le garde d’une passe le stoppa, le priant de laisser un ultime message : le Daodejing (Livre de la Voie et de la Vertu) sera écrit avant un départ sans retour.
Aujourd’hui la légende semble inclure la paternité de Laozi : le Daodejing daterait plus vraisemblablement des IV-IIIème siècles av J.C. Mais peu importe, les lettrés taoïstes n’auront de cesse de le commenter au cours des siècles à venir.
Ainsi la voie de Laozi est bien différente de celle qu’idéalise Confucius. Un même mot pour deux notions distinctes. Le dao taoïste est l’entité universelle qui est à l’origine de tout être. Sa manifestation est le yin et le yang, dualité sexuée où l’un agit selon l’autre, l’un ne peut exister sans l’autre, comme le jour et la nuit, le passif et l’actif. Laozi prône le wu wei, le « non-agir », la non-action active. Suivre l’ordre naturel des choses, refuser les contraintes du quotidien si chères à Confucius. Le prince gouverne par le de (vertu) dans le dao (voie) et le peuple le suit dans la sérénité. Un lettré taoïste ne court pas les avantages sociaux et sait prendre sa retraite, loin de la civilisation et de ses contraintes.
Pourtant les lettrés taoïstes et confucéens se livreront des guerres d’influence et d’idéologie au sein du pouvoir impérial jusqu’à la fin de la dernière dynastie en 1911. D’autres courants philosophiques et religieux interfèreront, influençant les gouvernements au gré des périodes de crises politiques et sociales, de paix et de prospérité économique.
Le plus important de ces courants, formant le troisième aspect de la pensée chinoise, est le Bouddhisme. Celui-ci joua un rôle majeur dans l’histoire de l’Empire, mais souffrit également de ses origines étrangères. Gautama Siddharta fut un contemporain de Confucius et Laozi. Il naquit dans une région actuellement située au Népal. Fils de roi appelé à succéder au trône, il vécut dans le confort. Quatre sorties de l’enceinte du palais le mirent face à la triste réalité de la souffrance humaine (rencontre d’un vieillard, d’un malade et d’un mort) puis face à son destin (rencontre d’un moine). Il décida donc de quitter son palais et se fit moine errant. Différents maîtres et plusieurs mois d’ascèse vaine le conduisirent à continuer seul sur la voie du salut, et il atteint l’Illumination à 35 ans. Nombre de laïcs et moines vinrent écouter les prêches du bouddha (l’éveillé), et se faire disciples. Le Bouddha historique s’éteignit à 80 ans d’une vulgaire intoxication alimentaire, mais laissa après lui une philosophie qui ne cessa d’évoluer et de se répandre, en Asie comme en Occident.

Du constat des perpétuelles et diverses souffrances de la vie naquit la recherche du salut. Le salut : interrompre le cycle des réincarnations par l’abstinence et donc le nirvana (extinction), des désirs.
L’enseignement du Bouddha était une doctrine où il n’y avait pas de place pour la théologie. Mais les croyances populaires se mêlèrent à cette philosophie et, très tôt, différentes écoles se formèrent. Ainsi trois bouddhismes principaux existent aujourd’hui. Le bouddhisme primaire, dont les moines se terrent dans leurs monastères, se souciant de salut individuel, alors que certains adeptes pensent au salut universel : l’idéal Mahayana, courant bouddhique de Chine, Corée et Japon, est alors le bodhisattva (être d’éveil), qui refuse l’état d’Éveillé tant que le salut de l’humanité entière n’est pas atteint.
Ce courant entrera en Chine au Ier siècle ap. J.C. et séduira les foules, au détriment de courants de pensée plus chinois. Encensements et proscriptions jalonneront son histoire. Il faut dire que les répercussions économiques et sociales de la vie monastique qui attirait tant de personnes, et surtout des femmes (veuves, répudiées…), étaient importantes.
Mais le bouddhisme avait su compléter la pensée chinoise confucianiste et taoïste, apportant le salut de l’âme, quand Confucius offrait l’ordre et l’étude et Laozi la sérénité d’une vie paisible en accord avec la nature. Un syncrétisme religieux apparut avec le temps, l’autel de la maison se composant du Bouddha entouré de Confucius et Laozi, matérialisant ainsi l’essence de la pensée chinoise, de sa philosophie millénaire. Comme le bouddhisme, d’autres mouvements religieux et doctrines spirituelles étrangères traversèrent les frontières. Les échanges commerciaux, favorisèrent également ces échanges philosophiques entre les mondes judéo-chrétien, musulman et chinois.
Ainsi le judaïsme s’implanta très tôt en Chine. Des traces d’une communauté juive dans la province du Xinjiang remontant au VIIIème siècle ont été retrouvées. On sait qu’à Canton, durant la grande proscription des religions étrangères du IXème siècle, des juifs furent massacrés, mais peu d’informations sur l’existence de cette religion en Chine nous sont parvenues du fait d’une certaine confusion durable entre musulmans et juifs. Ce qui est sûr, c’est qu’une communauté juive encore florissante existait au début du XXème siècle, qui se dilua dans la société chinoise.
L’Islam eut un rôle plus important dans l’histoire de l’Empire. Ce courant immigra en Chine vers le VIIIe siècle. Bien sûr l’Islam subit aussi les proscriptions et les massacres de convertis aux cultes étrangers. Mais la conversion de minorités ethniques non Han (ethnie majeure avec 90% de la population), généralement d’origine turco-mongole, contribue à lui donner une place importante dans la société chinoise actuelle. Aujourd’hui plus de 20 millions d’âmes sont de confession musulmane. De même le christianisme, sous différentes formes, s’implanta profondément en Chine. Tout d’abord, semble-t-il, le nestorianisme, église orientale de Perse, dont la première école a vu le jour en 490. Puis vinrent les franciscains vers les XIII-XIVe siècles, avec le relais des jésuites au XVIe siècle.
1911 : fin de la dernière dynastie, celle des Qing. Le pouvoir impérial n’est plus, et la République est proclamée le 1er janvier 1912. La nouvelle idéologie ne laisse plus de place aux lettrés taoïstes ni aux moines bouddhistes, tout juste aux confucéens. Le nouveau pouvoir en place se veut démocratique, calqué sur les modèles occidentaux. La Chine se rouvre au monde après un repli sur elle-même de plusieurs siècles, aidée par les impérialistes européens et américains. La philosophie chinoise joue toujours son rôle : conseiller, mais plus gouverner. Puis l’Empire connaît une longue période de crises, de guerres intestines et internationales, dont la finalité sera l’avènement de la République Populaire de Chine en 1949 avec Mao Zedong.
Inspiré du communisme soviétique, l’idéologie maoïste se veut athée. Toute religion ou idéologie autre que celle au pouvoir ne peut être tolérée. Poursuites, emprisonnements et peines capitales s’en suivront ; édifices religieux et religieux eux-mêmes seront massacrés. C’est la Révolution Culturelle qui combat les symboles du passé et en particulier « l’opium du peuple », la religion. Mais bien sûr la majorité du peuple, pour l’essentiel des paysans, n’oublie pas les anciens cultes. Mao le sait, le peuple a besoin de croire. L’idéologie communiste ne suffisant pas, le culte de Mao devait naître. Pensé et instauré par Mao lui-même, un véritable culte adorateur lui sera voué de son vivant jusqu’à nos jours, avec ses propres temples et fidèles. Ironie du sort, cette année plusieurs d’entre eux ont été fermés sur ordre du Parti, dans un combat contre les « activités superstitieuses ».
Le gouvernement assiste actuellement à un renouveau des croyances populaires, certainement conséquence du vide spirituel à combler, apparu lors des déviations idéologiques de Deng Xiaoping dans les années 1980. Le Falungong (cf. encadré) en est un exemple probant. Le peuple connaît alors une crise identitaire majeure dans un contexte particulier : le passage de l’ère communiste à un socialisme teinté de capitalisme. La méfiance et le doute face aux influences étrangères ouvrent la porte à un certain nationalisme, parfois même extrémiste, se traduisant par notamment un retour aux cultes ancestraux. Les différents cultes et religions séculaires sont à nouveau très présents. Nombre de Chinois vénèrent le Bouddha, respectent Confucius et admirent Laozi, chacun d’eux apportant un secours adapté aux problèmes. Il faut également ajouter à cela les religions des minorités ethniques (Islam, animisme...), ainsi que les courants d’origine non chinoise tels que christianisme et judaïsme.
Le Parti parle aujourd’hui de tolérance vis à vis des cultes, tolérance qui ne peut exister que s’il y a contrôle total de l’Etat et du Parti, les expériences passées montrant la possible menace pour le gouvernement de tels rassemblements de citoyens.
Mais le gouvernement se méfie surtout de l’influence étrangère, chrétienne ou musulmane, qui pourrait « déstabiliser le pays ». Il n’approuve aucunement une quelconque ingérence ou vague rappel à l’ordre lors de visites présidentielles officielles, comme ce fut le cas dernièrement avec le Président américain Bush, sur ces questions où incompréhension et amalgames ne rendent que plus tendues les relations internationales. Le Parti seul doit surveiller ses ouailles...
Ainsi, tout croyant doit être enregistré au Bureau des Affaires Religieuses, selon un décret de 1994. Les chrétiens non enregistrés sont actuellement poursuivis, emprisonnés ou envoyés en camp de rééducation. A l’heure actuelle il existe deux églises chrétiennes, l’une officielle, l’autre clandestine. La première compterait 4 millions de catholiques et 5 millions de protestants, la seconde 6 à 8 millions de catholiques, le double de protestants. L’Église Chrétienne de Chine n’est pas reconnue par le Vatican mais l’église chrétienne clandestine se bat toujours afin de rester fidèle au Pape. De même les musulmans sont soumis à certaines règles strictes : par exemple tout homme de moins de 18 ans ne peut entrer écouter le prêche dans une mosquée. Parallèlement, réouvertures et rénovations de lieux de culte sont d’actualité, les diverses fêtes religieuses rassemblent un nombre toujours croissant de personnes et la vie des temples voit un réel regain d’activité. Le « folklore » religieux attire de plus en plus les foules et les retombées économiques du commerce touristique se font largement ressentir, surtout depuis le développement des congés payés. De plus l’organisation de certains lieux de cultes permet création d’écoles, entretien et réparation des routes et autres activités d’intérêt public.
Tant mieux, car Jia Qinglin, numéro 4 du PCC, en charge des questions religieuses, estime que les religions doivent participer à la construction du socialisme chinois.
A l’heure actuelle 15 à 20 % de la population est donc considérée comme croyante. Mais la jeunesse étudiante d’aujourd’hui dit avoir une activité religieuse et approuver la religion en tant qu’instrument de propagation de valeurs morales. Même si les confessions ou sympathies tendent majoritairement vers le bouddhisme, le christianisme semble toutefois également attirer ces jeunes. Bien sûr cette jeunesse étudiante reste une élite, tentée par les divers courants de pensée qu’abritent les grandes villes, et ne partage pas les mêmes valeurs que la jeunesse retirée dans les campagnes ou petites cités, où les pratiques populaires intégrées dans la vie rurale ne sont parfois plus réellement perçues comme religieuses.
Les citadins se voient donc de plus en plus animés d’un sentiment religieux, tandis que la population rurale n’a jamais totalement oublié ses traditions ancestrales. Pourtant les jeunes Chinois, acteurs de l’Empire de demain, devront-ils avoir à choisir entre socialisme athée répressif et besoins de libre croyance ? On peut donc espérer que les intérêts économiques et la nécessité d’une réelle stabilité du pays, actuellement en pleine expansion, sauront peser dans l’avenir et appuyer les décisions de l’Empire du Milieu en matière de liberté de culte. La question de la tolérance vis à vis des religions et l’assimilation de celles-ci au sein de la société reste un sujet épineux porteur de sérieuses répercussions socio-économiques, qui plus est dans un contexte mondial où les affaires nationales peuvent rapidement devenir internationales et interférer dans les relations et partenariats entre les pays.
Article publié dans SHINE#3
Maud Ferry, le 2 janvier 2007
LE FALUNGONG OU QI GONG DE LA LOI BOUDDHIQUE
Parallèlement au nouveau développement que connaissent les grandes religions du pays, un nombre croissant de Chinois se tournent vers les courants religieux plus modestes, souvent sectarisés, qui voient le jour dans cet empire aux multiples confessions, au grand dam du Parti. Le Falungong en est le meilleur exemple. Ce mouvement contestataire basé sur les cultes ancestraux, mêlant médecine du corps par la gymnastique (qi gong) et traditions religieuses, se pose comme nourriture du corps et de l’esprit. Fondé à la fin des années 1980 dans un contexte de crise identitaire nationale par Li Hongzhi, actuellement résident américain, le Falungong fut rendu public en 1992. Médiatisé au gré des répressions subies, ce courant rassemblerait aujourd’hui 70 millions d’adeptes de par le monde, alors qu’en 2001 en Chine selon le gouvernement 2 millions de fidèles, 20 millions d’après certains analystes se réclamaient de la secte.
L’orientation et les activités politiques de certains adeptes de ces sectes inquiètent le gouvernement, fort des expériences passées. La campagne « Frapper fort » du Parti Communiste Chinois (PCC) qu’Amnesty International a dénoncée en 2002 viserait selon elle à persécuter la grande majorité de ces groupes religieux clandestins. D’ailleurs Mao en son temps assimilait les groupes religieux à des sociétés secrètes, condamnées comme « associations criminelles ».
A l’heure actuelle plusieurs membres du Falungong tentent des poursuites à l’encontre de l’ancien chef d’état Jiang Zemin pour rien de moins que « crimes contre l’humanité », « génocide » et « tortures », ainsi que contre l’ancien ministre de la culture Sun Jiazheng pour « incitation à la haine, au massacre et aux persécutions ». Pour cette dernière affaire, les autorités de Pékin ont adressé une fin de non-recevoir à la Commission Rogatoire Internationale (CRI) au sujet de ses poursuites entamées en France. Amnesty International estimait à déjà une cinquantaine de milliers les fidèles du Falungong internés en camps de rééducation ou en hôpitaux psychiatriques en 2001.
Aujourd’hui, frôlant l’ingérence, l’ONU et les organismes des Droits de l’Homme s’intéressent donc de près à ces questions socio-culturelles qui menacent la stabilité et, de ce fait, le développement du pays ainsi que ses relations économiques et culturelles avec l’Occident. Le manque à gagner, pour la Chine elle-même comme pour ses courtisans, d’un état socialement déstabilisé pèsera-t-il assez en faveur de la liberté de culte populaire ?

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