Le génocide khmer rouge enfin jugé
Une façon intelligente de regarder la télé, pas forcément la plus désopilante, mais souvent passionnante : le procès de l’ancien tortionnaire en chef khmer rouge saura sans doute vous réveiller de votre torpeur végétative. De la télé-réalité au sens littéral, ça change. C’est sur Apsara TV.
Les fameux procès des dirigeants Khmers Rouges, tant attendus, puis repoussés, ajournés pour vice de procédure, devenus véritables serpents de mer de la justice internationale, débutent pour de bon par la mise en accusation de Douch [1], chef du sinistre S-21 [2]. Emprisonné depuis 1999, il ne s’agit pas à proprement parler d’un haut responsable de l’Angkar [3], mais plutôt d’un haut fonctionnaire exécutant avec zèle une tâche déterminée, compilant méthodiquement les aveux des suppliciés pour rassurer et renforcer les cadres du parti dans leur gigantesque entreprise de paranoïa généralisée. S’étant déjà expliqué sur ses agissements et même publiquement excusé, contrairement aux anciens « grands frères » se retranchant derrière le contexte politico-économique d’alors [4], Douch pourrait peut-être dévoiler des noms encore jamais cités, ce qui risque d’embarrasser pas mal en haut lieu, les anciens khmer rouges ayant infiltré les sphères dirigeantes du Cambodge actuel. Deviendra-t-il alors un bouc émissaire pour éviter d’en mouiller d’autres ?

Toujours est-il que ce procès ne passionne pas franchement les foules locales. Déjà parce que le pays est jeune, 60% des khmers sont nés après l’ère Pol Pot, ensuite parce que le soucis primordial de la population concerne son présent, à savoir manger à sa faim et trouver du travail ou de quoi faire tourner la baraque. L’argent du procès, entend-on ici ou là, pourrait être utilisé pour une cause plus urgente. Les cambodgiens sont conscients de l’aspect historique de l’événement, mais n’ont pas vraiment les moyens de s’y intéresser. Pour les minorités agissantes des associations de victimes ou organisations locales à visée humanitaire, la symbolique est cependant trop forte pour l’ignorer, ne serait-ce que pour montrer qu’on ne peut laisser impuni de tels agissements dans un pays qui ne s’embarrasse déjà pas trop d’une quelconque justice. Complètement gangrené par une corruption encore jamais connue [5], en proie à la violence directe ou plus sournoise, le pays est à la croisée des chemins.

Mais c’est l’opinion internationale qui s’émeut le plus, comme toujours la bonne conscience occidentale arrive à la rescousse. Pour se dédouaner d’avoir soutenu à l’époque les combattants communistes puis fermé les yeux sur leurs exactions ?
Reste que le spectateur découvrira un petit bonhomme discret, chétif, dont seul le regard dévoile une farouche volonté. La froideur du lieu, la lourde atmosphère qui plombe les débats, les couacs des traductions, la litanie des questions énumérant les atrocités, les témoignages attendus des rares rescapés ou des gardiens, tout cela ne peut que rendre le spectacle impressionnant, justement parce que cela n’en est pas un. Il n’y aura pas de dramatisation excessive ou de musique d’appoint, il faudra vous y faire ; c’est juste un authentique procès diffusé en léger différé. Douch ne reniera pas ses crimes, mais on connaît déjà sa ligne de défense : « je voulais être un bon communiste ». Tout est dit.

(photos S-21 Michel Boléchala)
Michel Boléchala, le 8 juin 2009
À propos de Douch, on devra bien entendu lire Le Portail. L’auteur est d’ailleurs venu témoigner récemment au procès de son ancien geôlier.

[1] de son vrai nom Kaing Guek Eav
[2] le Tuol Sleng, ancien lycée reconverti en centre de détention, de torture et d’exécution sous le régime de Pol Pot, le bâtiment est resté en l’état, devenu depuis le musée du génocide khmer rouge
[3] l’organisation qui régissait toute la vie du Kampuchea démocratique entre 1975 et 1979
[4] les quatre accusés : Khieu Samphan l’ancien chef de l’état, mais aussi le chef de la diplomatie Ieng Sary ainsi que son épouse Ieng Thirith alors ministre des affaires sociales, et enfin le « frère numéro 2 » Nuon Chea
[5] même aux pires moments du conflit américano-vietnamien sous le régime du général Lon Nol
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