« C’est l’histoire d’une fille détraquée, née et élevée dans cette ville ennuyeuse qu’est Tōkyō. Elle raconte son quotidien et son rapport à l’amour et au capitalisme ». C’est ainsi que Okazaki Kyōko elle-même décrit son œuvre, avec un cynisme feint.
Yumi travaille de jour (dans un bureau) et de nuit (dans un lit). Elle adore sa petite sœur (en réalité, sa demi-sœur) et déteste sa belle mère (la mère de sa demi-sœur) et puis elle rencontre un jour un beau jeune qui n’est autre que l’amant de sa belle-mère. Contre toute attente, ils entament une relation, avec la bénédiction de la petite sœur. Mais Yumi a également un animal de compagnie bien particulier : Croco, un crocodile, à qui elle aimerait parfois donner ses rivales en pâture. En mélangeant tous ceci Okazaki nous offre une histoire dont le côté cocasse n’a d’égal que son incroyable réalisme.
Œuvre majeure de la culture manga féminine, ce délicieux one shot de 1989 n’a pas pris une ride ! On retrouve les fils directeurs de la vie nippone : l’héroïne travaille dans un bureau, un travail peu valorisant de bas étage sans possibilité de promotion. Elle subit la pression de sa famille et ses amies pour trouver un mari et rêve parfois elle-même de convoler pour avoir une vie plus facile. Mais elle se refuse obstinément en entrer dans le moule, dans un pays qui vous met facilement au banc de la société si vous ne collez pas à ses standards. Yumi s’obstine et se sort de la plupart des situations avec humour et frivolité.
Le ton dramatique est toujours atténué par l’effet comique et décalé : le crocodile qui vit avec l’héroïne, la liberté de ton, l’érotisme omniprésent… On rit beaucoup, on réfléchit beaucoup et on pleure aussi un peu quand on comprend la fin tragique de cette histoire.
Fort de sa réputation sulfureuse, ce récit peu orthodoxe semblait jusque-là difficile à publier chez nous. Il faut bien admettre, que malgré un engouement certain des éditeurs à distribuer du manga au kilo, la production brillait jusque là par son indécrottable conformisme. L’éditeur Sakka, branche de Casterman, est passé par là et on voit depuis quelques années, une production pointue, riche et underground pointer le bout de son nez dans nos rayons.
Réservé à un public averti, ce manga résolument hors des sentiers battus, porté par un auteur emblématique de la nouvelle génération shōjo est plus trash, plus fun, plus vrai que nature.
- Pink
- 1989
- Casterman (2007)
