Ogawa Yōko

Entre clair-obscur et lumière tamisée

Née en 1962 à Okayama d’un milieu aisé, la jeune Yōko éprouve un premier choc littéraire fondateur avec Le Journal d’Anne Frank, découvert au lycée. Puis ce seront des auteurs japonais fameux comme Dazai Osamu qui participeront à sa formation livresque qu’elle approfondit à l’université de Waseda. Le prix Nobel de littérature Oe Kenzaburô sera lui aussi déterminant dans le choix de Ogawa Yōko à devenir romancière.


Spécialiste du roman très court et de la nouvelle écrits à la première personne pour la grande majorité de ses œuvres, Ogawa Yōko adopte toujours un style sobre et pudique, détaché des évènements qu’elle relate malgré la bizarrerie fréquente des situations, mais extrêmement précis et minutieux voire obsessionnel. Le décalage obtenu est d’autant plus efficace que madame Ogawa nous parle de choses impalpables, de rencontres hasardeuses, de scènes fantasmées voire irréelles, ou le fantastique n’est jamais très loin… Surtout, elle éprouve une franche attirance pour les lieux désaffectés : ce sera une ancienne école résonnant encore des rires de ses élèves, une maison isolée avec un jardin envahi de hautes herbes, un édifice mystérieux converti en laboratoire, un hangar dépositaire de souvenirs vaporeux…

Autant de lieux chargés d’histoire, encore fonctionnels mais ou le silence et le calme ont remplacé l’agitation perçue comme stérile. Ces décors sont partie prenante de l’intrigue et influencent le comportement de personnages en marge de la sacro-sainte efficacité japonaise (principalement des jeunes femmes), la difformité, le handicap ou simplement un détail physique hors norme, révélateurs de la relation à l’autre. Toutes caractéristiques parsemant une oeuvre en constante évolution. Ainsi, ses premiers récits sont empreints d’une mélancolie profonde, voire d’une morbidité sous-jacente, on lira La Désagrégation du Papillon ou Une Parfaite Chambre de Malade pour apprécier cette première manière. Elle démontre également une grande acuité vis à vis des comportements humains : La Grossesse est ainsi la description clinique, aux limites d’une froide cruauté, de l’attente d’un enfant par la soeur de la future maman. Mais l’aspect fantasmatique n’est jamais loin, comme dans les deux autres excellentes et minutieuses nouvelles que sont La Piscine ou Les Abeilles.

Maîtresse de la brièveté et de la concision, l’auteur se lance dans un premier roman long avec Amours en Marge en 1991, enrichissant des thèmes déjà exploités. Une jeune femme se réveille soudainement sourde et doit être hospitalisée. Elle va décrire ses symptômes à un mystérieux sténographe pour une revue médicale, relation aussi atypique que nécessaire à l’évocation de souvenirs enfouis. Une histoire envoûtante où la beauté des mots simples traduit parfaitement le vague à l’âme de la narratrice.

Lorsque paraît L’Annulaire [1] en 1994, le changement d’orientation est flagrant : là où ses précédents textes contenaient en germe une belle dose de fétichisme et d’érotisme, ce nouveau livre les expose ouvertement dans un univers teinté d’onirisme, un laboratoire hors du temps géré par un conservateur adepte des escarpins rouge. Hôtel Iris, nouveau texte long, pousse la sexualité encore plus loin avec la rencontre d’une adolescente avec un traducteur plus âgé et solitaire qui va l’initier à des plaisirs sulfureux. Si la relation est parfaitement explicitée, elle ne se départit jamais d’une douce amertume, ni d’une troublante émotion. Sans qu’elle ne soit jamais citée, on relèvera pourtant la grande influence d’une autre dame des lettres japonaises, Kōno Taeko, sur ces deux ouvrages. Sang Et Coquillage ou La Chair Des Os préfigurent ainsi parfaitement les situations mises en scène par Ogawa à quelques années de distance.

Ayant sans doute exploré ces territoires jusqu’à ses intéressantes limites, notre romancière va alors changer son fusil d’épaule. Mais si Parfum de Glace représente un changement radical, il reste surtout une tentative maladroite pour s’approprier l’univers d’une autre femme de lettres nippone, Yoshimoto Banana. Le positivisme néo-fantastique de l’auteur de Kitchen est réutilisé sans la moindre légèreté, pour un résultat extrêmement décevant après les précédentes et remarquables parutions.

Paradoxalement, ce sera cette même année quatre-vingt dix-huit que Ogawa Yōko sortira ce qui reste à ce jour son meilleur livre traduit en français. Tristes Revanches ou onze histoires indépendantes... en apparence. Pourtant, cela n’est en rien un énième recueil de nouvelles, mais bel et bien un roman éclaté en plusieurs éléments reliés par un fil rouge. Exercice de style brillantissime, panorama passionnant brassant les thématiques chères à l’artiste en autant de chapitres passionnants, émouvants. Une mise en abîme de sa propre démarche créatrice, un pur chef-d’oeuvre déroutant par une écrivain en état de grâce.

Décidément inspirée, celle-ci reprend le postulat de départ de sa nouvelle L’Annulaire en gommant son caractère trop sexuel : cela donne encore un roman extrêmement contemplatif et nostalgique autour de la mémoire des défunts et de la transmission du souvenir. Là, un jeune océanographe en recherche d’emploi se voit proposer par une vieille dame bizarre le poste de responsable d’un musée présentant les objets les plus représentatifs des défunts d’un lointain village. Le Musée Du Silence est une magnifique plongée dans une atmosphère empreinte de sérénité et de recueillement.

Les deux volumes La Bénédiction Inattendue (2000) et Les Paupières (2001) représentent la quintessence de la création façon Ogawa, pour le meilleur et aussi pour le pire. Le meilleur : Les Paupières, variation courte à Hōtel Iris, Les Ovaires De La Poétesse, nouveau musée aux confins de la réalité, Les Jumeaux de l’Avenue des Tilleuls, touchante rencontre entre un écrivain japonais et son vieux traducteur autrichien, Edelweiss où la narratrice croise une de ses créations, Plagiat et Backstroke, deux versions de la même intrigue initiale, un nageur prometteur voit sa carrière stoppée net par une soudaine maladie neuro-psychique lui paralysant le bras en l’air... Le pire : L’Atelier d’Horlogerie, Résurrection ou C’est Difficile de Dormir En Avion, textes à l’égocentrisme stérile et à l’écriture confuse flirtant avec la facilité. Deux recueils malgré tout intéressants pour mieux jauger des affres de la création littéraire !

La Formule Préférée du Professeur [2], sorti en 2003, traduit dès 2005, a récolté trois récompenses dans son pays dont le prix Yomiuri et celui de la société de mathématiques. Un best-seller rapidement adapté au cinéma, devenant un joli film de Koizumi Takashi, déjà réalisateur du contemplatif Après La Pluie, avec son même acteur fétiche Terao Akira (le professeur) face cette fois à Fukatsu Eri dans le rôle de l’aide-ménagère. Avec La Formule..., l’auteur change de registre, délaissant sa petite chapelle d’admirateurs pour séduire le plus grand nombre. On pourra lui reprocher d’avoir trop arrondi les angles, mais il n’en reste pas moins vrai que peu de grosses ventes possèdent une telle originalité et une réelle capacité d’émerveillement, qui plus est avec un sujet plutôt aride au départ mettant en scène un trio surprenant, une aide-ménagère, son fils de dix ans, un vieux prof de maths amnésique dont la mémoire ne dépasse jamais la barrière fatidique des quatre-vingt minutes. La Formule Préférée du Professeur est aussi une délicate leçon de vie, une pudique découverte de l’autre via la passion conjointe pour les mathématiques et le base-ball. Une réussite très maîtrisée, un bouquin apaisé et aérien qui ne renie jamais son côté complètement obsessionnel, on ne se refait pas. La dernière traduction en date [3] baigne dans le même climat. Situé dans les années soixante-dix, La Marche De Mina est un roman de découverte et d’apprentissage ; la jeune Tomoko, hébergée pour un an chez son oncle, découvrira un univers fort différent de celui auquel elle était habituée jusque-là, en particulier la cohabitation avec son étrange cousine Mina qui collectionne les boîtes d’allumettes sur lesquelles elle aime écrire des histoires minuscules. Encore un texte entre tendresse et douce étrangeté, on l’aura compris.

De quoi renforcer toujours plus la cohérence d’une oeuvre qui force le respect, au style simple mais aiguisé, dont la fluidité semble parfois volontairement se briser sur un détail ressassé à l’envie,. Une manière de créer le décalage, l’intérêt, emmenant son lecteur toujours plus loin vers d’autres champs des possibles. Tout le travail de traduction est assuré par une seule personne, l’indispensable Rose-Marie Makino-Fayolle, bien connue des amateurs de littérature nippone, qui, en plus de l’apport d’une grande homogénéité dans le rendu stylistique, parvient à rendre à merveille dans la langue de Molière la sensibilité singulière de madame Ogawa, qui le lui rend bien, accordant une place de choix à cette profession à l’intérieur même de ses écrits. Quand on sait qu’une bonne quinzaine de livres plus ou moins longs restent encore à découvrir dans notre langue, on connaît déjà notre bonheur.

Michel Boléchala, le 22 novembre 2007

Bibliographie des oeuvres traduites

  • 1988 - La Désagrégation Du Papillon
  • 1989 - Une Parfaite Chambre De Malade
  • 1990 - La Piscine
  • 1990 - Un Thé Qui Ne Refroidit Pas
  • 1991 - La Grossesse
  • 1991 - Les Abeilles
  • 1991 - Le Réfectoire Un Soir Et Une Piscine Sous La Pluie
  • 1991 - Amours En Marge
  • 1991 - La Petite Pièce Hexagonale
  • 1994 - L’Annulaire
  • 1996 - Hōtel Iris
  • 1998 - Parfum De Glace
  • 1998 - Tristes Revanches
  • 2000 - Le Musée Du Silence
  • 2000 - La Bénédiction Inattendue
  • 2001 - Les Paupières
  • 2003 - La Formule Préférée Du Professeur
  • 2006 - La Marche De Mina

N.B. Tous ces romans sont édités chez Actes Sud

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