Le Livre, Le Film
Rapatriée d’Indochine un an après la défaite japonaise, Yukiko retrouve un archipel en ruines dominé par le marché noir. Elle espère renouer avec Tomioka, son ancien amant des colonies, homme marié rentré au Japon quelques temps plus tôt. Les retrouvailles sont vite décevantes : l’homme passionné qu’elle a connu est devenu timoré et distant. Une relation chaotique va s’engager entre ces deux personnages à la dérive.
La récente traduction française du roman originel de Hayashi Fumiko aura permis d’éclairer sous un jour nouveau le classique de Naruse Mikio tourné quatre ans après la première publication du texte japonais.
Les principaux livres de Hayashi offrent une passionnante vision du Japon de l’immédiat après-guerre, un paysage de ruines et de survie, mais déjà de reconstruction et de changement comportemental, dont la présence américaine n’est pas la moindre des causes. Ce sont surtout de subtils portraits au féminin, emblématiques de l’évolution des mentalités. Car en basant ses histoires sur les schémas du mélodrame dont elle épouse les codes et les intrigues, Hayashi dépoussière le genre en présentant des femmes débarrassées de leurs oripeaux passéistes, tel le cliché de l’épouse effacée au service permanent d’un mari tout puissant, modernes par nécessité en des temps bouleversés.
Un constat que le réalisateur Naruse Mikio traduira scrupuleusement, adaptant pas moins de six récits de la très populaire écrivain, dont Ukigumo représente la forme la plus achevée, aboutissement commun aux deux créateurs, rarement oeuvre cinématographique respectant autant la lettre et l’esprit de son modèle littéraire. Alors que le film était depuis longtemps un classique incontournable du cinéma mondial, la lecture du livre éponyme le rend encore plus évident, l’univers désenchanté de Hayashi Fumiko trouvant là un écho impressionnant.
Avec une économie de moyens qui tourne le dos à tout maniérisme ou marque de fabrique, Naruse pousse le drame réaliste à son paroxysme en mettant en avant les caractères féminins. Face à la lâcheté masculine dont la romancière connaissait un rayon via de désastreuses expériences personnelles, la passion intacte de l’amante doit assumer son corollaire de cruauté, de désillusion, quitte à jouer les mégères acariâtres et les castratrices malades de jalousie lorsque survient une potentielle rivale plus jeune et plus jolie. Dans le roman-fleuve initial, le retour au passé indochinois s’opère en de longs chapitres magnifiant l’exubérance tropicale propice aux passions exacerbées ; une nostalgie pour cet Eldorado sentimental qui poursuit Yukiko au fil des pages, désormais confrontée qu’elle est aux dures réalités d’un environnement miteux et une existence faite d’expédiants, son amoureux n’échappant pas, loin s’en faut, à cette décrépitude généralisée.
Naruse traduira ce postulat en un long-métrage intimiste qui éclaire en quelques flash-backs choisis le passé de ses personnages, leur flamboyante jeunesse n’apparaissant que pour mieux situer leur précarité actuelle.
Partant, les deux oeuvres ne parlent que de la même chose : la déliquescence d’une passion amoureuse, née de l’irréconciliable conception qu’un homme et une femme peuvent avoir du sentiment amoureux. Les instants d’amour partagé deviennent alors quasi-miraculeux, mais toujours éphémères, en tous cas d’une extrême fragilité. Une scène, sublime entre toutes, résume tout : Tomioka dit à Yukiko qu’elle devrait chercher un autre compagnon, lui ne correspondant plus à l’idéal qu’elle voulait imaginer. Celle-ci éclate alors en sanglots, parfaitement consciente de la réalité de leur relation, mais incapable malgré elle de ne pas aimer Tomioka, lui et lui seul.
Séquence bouleversante, limite oppressante avec son cadrage resserré, et l’occasion d’apprécier le jeu de deux comédiens en état de grâce. Mori Masayuki à l’élégance restée impeccable en dépit de costumes défraîchis, campe parfaitement un dandy (dont la silhouette n’est pas sans rappeler celle de l’écrivain Dazai Osamu), toujours prêt à s’enflammer pour une nouvelle conquête, dont la jeune Okada Mariko au début d’une immense carrière, qui incarne en Osei la vénéneuse séduction de la jeunesse. Face à ce dilettante fuyant les responsabilités, Takamine Hideko , fidèle égérie de Naruse et des drames de Kinoshita Keisuke [1]. Le cinéaste parvient en quelques plans furtifs à saisir l’intensité de son regard, la désespérance gravée sur un visage blême, l’émotion à fleur de peau d’une tragédienne méconnue. Evitant toute victimisation, tout angélisme, son rôle est celui d’une femme blessée, d’une maîtresse délaissée qui refuse d’abdiquer, n’hésitant jamais à vilipender un Tomioka attentiste et falot ou glissant trop facilement dans un confortable fatalisme. Point de place ici pour un quelconque sentimentalisme, Naruse comme Hayashi se livrent pareillement à une méticuleuse autopsie de ce couple uni dans la désunion.
Dans le sombre Japon né de la défaite, nos deux héros déambulent souvent pour d’énièmes retrouvailles, remettant toujours à plus tard ce suicide amoureux qu’ils ne souhaitent jamais vraiment assumer jusqu’au bout, errements de deux fragiles silhouettes, deux coeurs changeants et gagnés par une déchirante mélancolie que renforcent des décors dévastés.
Le quotidien est morne, répétitif, mais le temps file inexorablement, une marque de la narration Naruséenne au même titre que ces nombreuses marches côte à côte auxquelles se livrent les protagonistes de presque toutes ses histoires : plus qu’une récurrence, un aboutissement.
Le voyage final des deux amants de Nuages Flottants, leur nouveau bout du monde, ce ne sera bien sûr pas le sud-est asiatique de leur jeunesse, mais un îlot désolé battu par une pluie incessante où Tomioka a fini par trouver un emploi. De la magnificence dorée née de l’usurpation de l’expansionnisme militaire, à la survie réinstaurant une forme d’animalité primaire, c’est là toute la dégringolade d’un empire et d’un peuple se rêvant surpuissant pour se réveiller exsangue : le singulier destin des deux amants ne saurait se détacher de cet arrière-plan collectif. Le plan ultime, déjà un souvenir, nous présente une dernière fois Yukiko au faite de beauté, alors ravissante jeune employée à la fraîcheur désarmante, inoubliable apparition pour un Tomioka alcoolique, rescapé noyé dans des chimères nostalgiques. Resté seul, l’homme pleure enfin, partageant finalement avec sa compagne défunte un sentiment qu’il avait toujours voulu tenir à distance, ce culte des souvenirs heureux, ceux d’une époque faste et révolue, ou, pour paraphraser un titre célèbre, les plus belles années d’une vie.
Michel Boléchala, le 6 décembre 2007
Nuages Flottants, un film réalisé par Naruse Mikio en 1953 avec Takamine Hideko, Mori Masayuki, Okada Mariko.

[1] voir Les Vingt-Quatre Prunelles
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