Après le décès de sa femme, l’ancien directeur d’école Yasuda Matsutarō quitte son domicile, sa fille ne lui ayant jamais pardonné son attitude passée de tyran domestique. Après avoir emménagé dans une modeste location, il rencontre sa voisine, une femme volage qui délaisse voire maltraite sa petite fille Sachi. Il décide de s’enfuir avec la gosse, entamant un périple semé de surprises et de rencontres diverses, en route pour une lointaine région montagneuse. La police ne va pas tarder à se lancer à leurs trousses.
Okuda Eiji, on l’aime bien. Voilà bientôt trente ans qu’il promène sa silhouette un peu empruntée dans le paysage cinématographique nippon, à l’aise dans tous les registres, son visage expressif mimant comme personne l’ahurissement. Le bonhomme dégage une sympathie immédiate, à l’instar de son aîné Beat Takeshi. Autant dire que sa décision de passer de l’autre côté de la caméra ne pouvait que susciter l’intérêt.
Son premier essai sera un coup de maître : Une Adolescente (2001). Il y campe en personne un gendarme des campagnes aussi filou que glandeur qui voit sa vie bouleversée par la rencontre avec une écolière passablement allumée en apparence. Epinglant les meurs de ses compatriotes sous couvert d’une comédie dramatique pince sans rire, Une Adolescente recèle des trésors de poésie, un sujet politiquement incorrect qui charma un public curieux. Okuda persiste et signe trois ans plus tard avec Banished, situé dans le japon du dix-neuvième siècle, sur un îlot pénitentiaire hostile. La communauté de parias doit d’abord survivre, la renvoyant à sa dimension primitive, thématique qui parcourt toute l’oeuvre d’un Imamura Shohei. Difficile à priori de classifier son troisième long-métrage dans une catégorie précise. Road-movie, mélodrame, chronique sociétale, film engagé ? On s’en sortira en répondant qu’il est un peu tout cela à la fois. Une chose est sûre, Nagai Sanpo (Une Longue Marche) s’apparente à quelques réussites récentes majeures du cinéma japonais traitant un thème similaire. Citons Eurêka (Aoyama Shinji, 2000) pour la quête aussi symbolique qu’intérieure d’êtres blessés par la vie, L’Eté de Kikujiro (Kitano Takeshi, 1999) pour la lente transformation des rapports entre un adulte et un gamin étrangers l’un à l’autre au départ et la touche douce-amère, ou encore Nobody Knows (Kore-Eda Hirokazu, 2004) pour le réalisme vis à vis du sort réservé à certains enfants. Le projet de Okuda n’a pas à rougir de la comparaison.

La fugue initiée par Yasuda devient course-poursuite contre les forces de l’ordre, les rapports entre les deux principaux protagonistes évoluant au gré des péripéties traversées, en une lente mais certaine édification. Une tierce personne, le jeune paumé Wataru, sera partie prenante du processus. Sachi se rapprochera immédiatement de ce grand frère de substitution ; un trio éphémère, le garçon ayant déjà un poids lourd à porter, avec au bout une séparation aussi brutale que soudaine. En instaurant une complicité indéfectible entre le duo restant, soient deux personnes que ne rapproche aucun lien du sang, le scénario pointe l’échec de la cellule familiale, pour lui, ancien bourreau conjugal, comme pour elle, victime de la vie dissolue d’une mère indigne. Plus la tension extérieure montera, plus la sérénité gagnera le fonctionnement interne du couple de circonstance, le grand mérite du metteur en scène étant d’avoir évité l’excès démonstratif et le pathos lourdingue.
Loin du gnangnan, avec pudeur et non sans un humour discret, il nous laisse observer furtivement les changements à l’oeuvre sur le comportement de chacun. Sans pour autant se voiler la face sur une triste réalité ; si la gamine n’est en effet jamais idéalisée, son attitude de parfaite sauvageonne est explicité par des flash-back révélateurs des mauvais traitements subis. Sans trop s’y attarder, les séquences de violence tant physique que morale dressent un constat terrifiant qui ne laissera personne indifférent. L’empathie pour les petits larcins d’une pauvre créature forcée à survivre dans un environnement hostile va de pair avec le malaise généré par sa condition. Ce n’est pas un hasard si le cinéaste lui laisse en permanence des ailes d’ange accrochées dans le dos : outre qu’elles sont la seule réminiscence joyeuse de sa jeune existence (une fête d’école), elles lui confèrent aussitôt un statut de pureté inviolable, comme si l’enfance envers et contre tout doit garder une part de douce rêverie, tel le refuge caché où la petite peut à loisir se plonger dans un livre d’images chipé à la supérette du coin. Yasuda n’est pas mieux loti, même s’il se situe de l’autre côté de la maltraitance. Directeur psychorigide aux vives réactions orientées cotre son proche entourage, cet ancien parfait salaud voit sa propre place dans la société basculer du moment qu’il choisit de faire le bien, passant du notable légitimé par son rôle de mari et de père à un paria kidnappeur d’enfant aux yeux de la législation. Paradoxe qui permet au cinéaste de pointer du doigt les limites d’un système et la notion de moralité qui va avec. Le détective compréhensif interprété par Okuda sera en première ligne pour évaluer le degré de nuisibilité réelle de l’acte du vieil homme. Tandis qu’il demande à son subordonné : « Qui est le véritable criminel là-dedans, Yasuda ou la mère ? », il hésite entre son strict devoir de policier et le bon sens[1].
Le metteur en scène parvient sans peine à nous faire adhérer à son point de vue, celui du coeur, d’autant qu’il n’oublie pas son public en route. Soucieux de lisibilité, il soigne la forme d’une façon très achevée. Filmée avec une lenteur appropriée à l’âge de son héros, l’histoire passe ainsi d’une banlieue vaguement déprimante à des étendues sans âme qui vive à la beauté renversante, but du voyage, laissant loin derrière une société de plus en plus étriquée. Là, nos deux fuyards semblent s’épanouir autant que s’évanouir dans le décor, petites touches d’humanité dans un tableau panthéiste célébrant la flamboyance de la nature automnale sur laquelle vient se greffer la vision mélancolique d’un petit train de campagne, renvoyant à l’état d’esprit de son passager le vieux Yasuda. Un sens de la composition que confirme encore les plans émouvants où l’on découvre Sachi, cadrée de dos face à l’étendue azurée, les petites ailes bien en place. D’ailleurs, rarement le caractère ludique de la petite enfance aura été aussi bien observé : la fillette court dans la maisonnée d’une pièce à l’autre, jouant à s’envoler, instants chargés d’une grâce naïve dont le réalisateur saisit le joyeux mouvement entre deux portes, son objectif resté fixé sur le couloir. Lorsque le lien affectif sera scellé, l’intrigue pourra alors culminer en un climax déchirant, une avant-dernière scène bouleversante, celle d’une séparation annoncée, l’épilogue ne rajoutant que quelques points de suspension pour une fin que l’on peut envisager comme relativement ouverte. Okuda Eiji confirme ici qu’il est devenu un authentique cinéaste. Tenant d’un cinéma simple mais jamais simpliste, préférant la pondération à l’esbroufe auteurisante, il impose une manière classique qui va de pair avec le choix d’une esthétique épurée. Loin des envahissants blockbusters formatés, Nagai Sanpo est aussi l’occasion de retrouver Ogata Ken, acteur fétiche de quelques uns des meilleurs Imamura[2].
Impressionnante incarnation cinématographique de Mishima [3], ce vétéran au visage sévère compose un homme usé en rupture de ban, cherchant une forme de salut rédempteur pour répondre à ses contradictions intérieures. Sa jeune partenaire est très rapidement attachante, peut-être parce qu’elle reste justement une vraie petite fille de chair et de sang. Fable contemplative exaltant la noblesse des sentiments, il en émane un désenchantement latent que vient contrebalancer une profonde humanité. Ce film s’avère incontestablement le meilleur de son auteur, une merveille de sensibilité et de subtilité dont on se demande pourquoi les distributeurs français n’ont pas encore donné sa chance. Le fait qu’il ai été le grand triomphateur au festival des films du monde de Montréal 2006, Okuda y récoltant les trois prix principaux, les incitera-t-ils à étudier la question ? On peut toujours rêver.
- La scène rappelle étrangement celle de Hana-Bi lorsque Nakamura (Terajima Susumu) avoue à son adjoint son respect pour son ancien supérieur Nishi (Kitano) et le bien-fondé d’une quelconque poursuite. [↩]
- Il incarnait le sombre tueur du glacial La Vengeance est à Moi, il était également à l’affiche de La Ballade de Narayama. [↩]
- dans le film homonyme de 1985 [↩]
- 長い散歩
- Japon 2006.
- Zero Pictures Co.
- Avec Ogata Ken, Sugiura Hana, Takaoka Saki, Matsuda Shōta…
