Murakami’s | Haruki -vs- Ryū
Ils sont tous deux issus de la génération du Baby-Boom : Haruki est natif de Kōbe en 1949, Ryū naît à Sasebo en 1952. Bénéficiant en Europe et aux Etats-Unis d’une estime et d’une réputation égales, leurs oeuvres respectives explorent des univers diamétralement opposés.
Au romantisme new-age du premier fait écho la noirceur de l’âme humaine du second. Leurs références culturelles sont pourtant communes et souvent identiques à celles de leurs contemporains, nourris aux influences occidentales et plus spécialement nord-américaines : les courants beatnik et hippie accompagnant tous les mouvements contestataires, égalitaires et de libération des anciennes moeurs, venant s’ajouter à des revendications locales concernant le statut du Japon vis à vis de son « grand allié » à la bannière étoilée. Musique, cinéma, habitudes de consommation nées de ces courants de pensée, autant de signes qui apparaissent régulièrement dans leurs écrits. Mais ces deux auteurs ne se sont jamais éloignés des préoccupations de leurs compatriotes, intégrant ces emprunts angle-saxons dans une thématique bien personnelle, en proposant leur vision d’un Japon très actuel libéré de tout exotisme, sans renier pour autant une indéniable spécificité insulaire, au travers d’une création débordant du seul roman pour empiéter sur le théâtre ou le cinéma.
Haruki, le romantisme déniaisé
Murakami Haruki [1] est un adepte de la méthode douce : face à l’adversité et aux événements tragiques de la vie, ses héros parviennent à surmonter l’obstacle au prix d’une remise en question née de l’introspection, quitte à se réfugier temporairement dans l’onirisme ou le fantasme.
Ayant étudié la tragédie grecque à l’Université Waseda, il utilise à merveille cette solide base classique pour proposer des contes modernes nourris de mythologie parfaitement intégrée au schéma très contemporain de ses histoires. Ainsi, le légendaire mouton sauvage de La Course Au Mouton Sauvage et de sa suite Danse Danse Danse pourrait rappeler par ses pouvoirs magiques celui de la Toison d’or tant convoitée par les Argonautes, si ce n’est que l’extrême droite locale a aussi son mot à dire.
Après les licornes de La Fin Des Temps, c’est au mythe d’Œdipe
d’intervenir dans le magnifique Kafka Sur Le Rivage. Mais cette trame n’est jamais centrale dans les livres de Murakami, elle constitue la toile de fond, voire l’élément déclencheur, permettant à des personnages masculins d’une parfaite banalité de se confronter à des événements qui les dépassent puis les transforment.
Ils seront souvent aidés par une rencontre avec des filles ou des femmes un peu étranges et à l’incroyable facilité à dispa-raître au moment le plus inattendu. La place de l’élément féminin est centrale dans ce mécanisme de découverte et de fuite en avant : présente, absente, disparue, elle hantera toujours les pensées de l’homme. Ainsi en est-il de La Ballade De L’Impossible, dont le titre original Norway No Mori fait référence au morceau des Beatles Norwegian Wood, façon pour l’auteur de marquer un peu plus son attachement à la pop-music originelle des sixties. Ainsi en est-il encore de Au Sud De La Frontière, À L’Ouest Du Soleil, ainsi en est-il toujours avec Les Amants Du Spoutnik.
Incurable romantique, Murakami Haruki propose une carte du tendre sans cesse revisitée, aux forts relents d’amours blessées, de nostalgie douloureuse et de douce mélancolie. Un romantisme déniaisé de ses oripeaux victoriens si l’on préfère.
Utilisant toujours ce matériau sentimental, il lui ajoute parfois une quête moderne basée sur une forte introspection et une recherche de sa propre identité, débouchant sur des romans d’initiation tout aussi réussis et d’autant plus ambitieux, ne serait-ce que par la longueur même de ces ouvrages.
Chroniques De L’Oiseau À Ressort représente le plus bel exemple de cette autre manière, qui voit un jeune chōmeur citadin faire face à une série d’événements incroyables le conduisant de la Crète au passé guerrier du Japon en Mandchourie, en passant par une longue réflexion au fond d’un puits. Femmes mystérieuses, horreur viscérale, érotisme fiévreux, méditation bouddhique, mais aussi humour décalé (autre constante de l’écrivain), tout est réuni dans ce foisonnant bouquin à l’écriture toujours aussi limpide et soignée. Kafka Sur Le Rivage continue dans cette veine avec une belle maîtrise.
Les recueils de nouvelles L’Éléphant S’Évapore et Après Le Tremblement De Terre représentent une autre facette du bonhomme, le deuxième faisant écho au drame qui secoua Kōbe, la ville natale de Murakami, motivant son retour au pays après un séjour aux Etats-Unis. Quant à Tony Takitani, l’adaptation ciné [2] sortie en France en début d’année 2006 aura permis de retrouver sur grand écran l’étrangeté fascinante de cet univers au charme discret et à l’admirable légèreté.
Ryū , noir c’est noir
Leader de la littérature moderne dans l’archipel, Murakami Ryū [3] est avant tout un écrivain punk avec tout les excès que ce mouvement implique ; l’influence est d’autant plus évidente dans les très rock’n’roll La Guerre Commence Au Dela De La Mer ou Bleu Presque Transparent.
Le slogan « No Future » résume bien son œuvre qui, loin d’adhérer aux méthodes psychanalytiques de celle de son homophone montre la déliquescence de la société contemporaine nippone, où la destruction compulsive et névrotique permet de tout recommencer… ou pas.
Il est d’ailleurs assez troublant de constater que le nihilisme de Les Bébés De La Consigne Automatique était une vision prémonitoire des attentats aux gaz sarin dans le métro de Tōkyō.
Vision cauchemardesque du Japon contemporain, miroir à peine déformé des travers de l’aliénation moderne, l’univers de Ryû lui permet de s’amuser : il torture ses personnages, mentalement comme physiquement, se ravissant de détails gores et glauques, entre humour noir et intérêt malsain.
Accentuant son effroyable caricature du monde, portrait terriblement négatif, parfois éclairé, de ce qui l’entoure, Ryū aime choquer et utilise pour cela deux outils terriblement efficaces : le sexe et la douleur. Evidemment présents dans sa fugace carrière cinématographique derrière la caméra [4] ou en inspirateur de génie [5] ces deux principaux leitmotivs assoient rapidement sa réputation d’écrivain. Ce qui a d’ailleurs influencé des cinéastes comme Roger Corman ou Oliver Stone et ira même jusqu’à inspirer à Tarantino certaines scènes de Pulp Fiction. C’est ainsi que, dès 1976, il sort l’un de ces premiers romans Bleu Presque Transparent. Le livre se vend en moins de six mois à près d’un million d’exemplaires, décrochant le prestigieux prix Akutagawa. [6] Les excès du consumérisme, l’abandon des traditions qui ont forgé le Japon pendant des centaines d’années, la frustration sexuelle, la destruction des liens interpersonnels (l’isolation technologique de Parasites), et le rejet de la société contemporaine sont autant de thèmes abordés dans ses romans, qui comme Miso Soup [7] ou Les Bébés De La Consigne Automatique ne laissent pas indifférent.
Se passionnant pour les cōtés les plus sombres de l’âme humaine [8] il s’est pourtant compromis dans une bluette mélodramatique, Kyōko, et un roman d’autofiction emprunt de nostalgie rock, 1969. Adaptée au cinéma en 2004 [9], « l’année érotique » de Murakami est une comédie douce-amère bourrée de gags potaches et de références à la culture rock des années 60-70.
Si les disques de Murakami sont parfois rayés, aussi bien dans les thèmes que dans la façon de les mettre en scène dans ses écrits, il tente quelques expériences stylistiques donnant plus d’intérêt au livre que son sujet lui même.
Lignes regroupe toutes ses obsessions habituelles (sado-masochisme, violence gratuite, prostitution…) mais est construit de telle manière qu’on se laisse porter sans encombre dans le vaste réseau humain tokyoïte où un personnage, différent à chaque chapitre, plus ou moins lié à celui qui le prédéde, narre sa soirée. Un Raffles Hotel en moins brouillon en somme. On peut regretter à juste titre que Murakami ne change pas un poil, et nous serve dans sa dernère trilogie en date la même recette que d’habitude. Bien que les thèmes évoluent, Ryū serait-il condamné à réécrire le même livre à chaque fois ?
Article publié dans SHINE#2
, , le 29 janvier 2007
Bibliographie Sélective
MURAKAMI HARUKI
- 1987 - La Ballade De L’Impossible
- 1992 - Au Sud De La Frontière, À L’Ouest Du Soleil
- 1995 - Chroniques De L’Oiseau À Ressort
- 1999 - Les Amants Du Spoutnik
- 2002 - Kafka Sur Le Rivage
MURAKAMI RYÛ
- 1980 - Les Bébés De La Consigne Automatique
- 1987 - 1969
- 1998 - Miso Soup
- 1998 - Lignes
- 2000 - Parasites
Notes
[1] 村上春樹
[2] Tony Takitani, 2004
[3] 村上龍
[4] Tokyo Decadence, un film dédié au sado-masochisme
[5] Audition par Miike Takashi
[6] ce premier succès est une réelle révolution pour la jeunesse nipponne de l’époque
[7] prix Yomiuri en 1998
[8] la schizophrénie de l’héroïne de Raffles Hotel en est un des nombreux exemples
[9] 69 sixty-nine de Lee Sang-Il, avec Tsumabuki Satoshi et Ando Masanobu
