« Mishima, modernité rite et mort » et « Qui Suis-Je ? Mishima »
Mishima Yukio présente-t-il encore un quelconque intérêt presque quarante ans après son spectaculaire suicide ? Il faut croire que le sujet est encore vendeur puisque deux livres lui ont été récemment consacrés en France.
Mishima, Modernité, Rite et Mort est du à Henri-Alexis Baatsch, essayiste, dramaturge et écrivain, également traducteur. Un essai tenant largement de la biographie, rarement la vie publique d’un auteur ayant autant interféré il est vrai dans son oeuvre écrite.
A ce titre, le livre ne prétend sans doute pas égaler les monuments complémentaires rédigés par des contemporains de l’écrivain, à savoir La Vie De Mishima de John Nathan [1] et Mort Et Vie De Mishima de Henry Scott-Stokes [2], indispensables repères pour appréhender le phénomène Mishima.
Si l’on a fait l’impasse sur ces deux-là, les grandes dates citées ici viendront à point pour recadrer un homme dans son époque, mais la partie relative à l’essai reste la plus attendue. Là, inutile de cacher sa déception : ton souvent professoral, théorie relativement brumeuse sur le devenir des sociétés contemporaines, Baatsch ne parvient pas franchement à passionner son lectorat. A sa décharge, c’est lorsqu’il choisit de s’attaquer à la tétralogie finale de l’écrivain, la fameuse Mer De La Fertilité [3], où tant d’autres se sont cassés les dents, qu’il est le moins convaincant. Mishima lui-même s’était fourvoyé dans un fatras d’explications sur des concepts bouddhistes auxquels il n’adhérait aucunement dans le troisième volume Le Temple De L’Aube, nous assénant une cinquantaine de pages presque illisibles, qu’une traduction française d’après l’édition en anglais et non japonaise rendait encore plus hermétique. Mais on pourra aussi lui reprocher des jugements lapidaires sur la qualité cinématographique de tel film (l’étrange Karakkaze Yarô [4], premier grand rôle de l’écrivain à l’écran), ou de telle oeuvre (Les Amours Interdites), opinions négatives certes toutes respectables mais trop peu étayées.
Pour le reste, Baatsch développe une thèse « raisonnable », admiratif des écrits, dubitatif des agissements de l’homme, rien de polémique ni de bien nouveau.
Le principal avantage de ce volume est de bénéficier d’un recul temporel auquel ne sauraient prétendre les deux biographies citées plus haut, écrites il y a déjà longtemps. Cet ouvrage par ailleurs parfaitement dispensable propose alors une intéressante mise en perspective vis à vis du mouvement des idées depuis la mort du romancier .
Qualité que ne partage pas le second livre signé Bernard Marillier. Issu de la collection Qui Suis-je ?, intéressant détournement de la légendaire série pédagogique Que Sais-Je ? initiée par la petite maison d’édition Pardès [5] confrontant personnages célèbres tel Simenon à des noms plus obscurs comme Fulcanelli.
Marillier signe également les nombreuses illustrations qui parsèment ces cent vingt-huit pages, d’après des clichés célèbres de Mishima ou en réalisant des digressions plus personnelles, parfois d’un caractère assez amateur, qui permettent cependant d’aérer la mise en page en plus des nombreuses photos contenant pas mal de pièces plus rares, c’est à souligner. Forme agréable donc, que l’on prend un évident plaisir à feuilleter, le contenu développant là-encore des points biographiques qui permettront au néophyte de se familiariser avec un univers à part, et une autre partie assimilable à l’essai. Les tentatives de théorisation sur la beauté, la mort, la fidélité à l’empereur, thématiques récurrentes du grand écrivain, restent hélas difficiles d’accès, interprétation toute personnelle mais plutôt nébuleuse de la part de Marillier. Il faut préciser que l’auteur cite régulièrement un autre essai de Giuseppe Fino, Mishima Écrivain Et Guerrier [6] qui ne brillait déjà pas par sa clarté.
Mais ce qui surprend le plus est le manque de recul flagrant vis à vis d’un homme mort il y a quand même trente-sept ans. Comme si le temps s’était cristallisé à cette époque, l’auteur épouse les thèses du romancier en les récitant quasiment telles quelles. Louer l’évidente modernité de la personnalité et de la plupart des textes de Mishima est une chose, oublier toute approche un tant soit peu critique en est une autre. Etrange certitude qui dépasse largement la volonté de « sortir des ornières du culturellement correct » selon la volonté éditoriale proclamée en quatrième de couverture, risquant d’ôter la crédibilité à cette entreprise. Surtout que de petites erreurs se glissent parmi d’autres approximations. Maladresse également avec un article signé Mishima signalé en 1971, soit un an après la mort du romancier : il aurait été bienvenu de préciser le caractère posthume de sa publication. S’agissant d’un livre de vulgarisation, ce genre de détails accumulés finissent par agacer, au milieu de phrases bizarrement agencées. Où donc est parti le correcteur ?
Une personnalité aussi sujette à la contradiction comme le reste Mishima Yukio représente un champ d’action ouvert à toutes les interprétations, opinions discutables qui font le sel de tout débat. Ainsi en est-il du suicide orchestré du 25 novembre 1970. S’ils semblent en parfaite osmose sur le génie littéraire du bonhomme, les deux bouquins s’opposent quant à ses origines et ses conséquences sur les proches de l’écrivain, les milieux politiques, et les médias de l’époque. De quoi alimenter encore bien des discussions, tant mieux ! Le livre de Bernard Marillier se conclut pourtant par une très déconcertante étude du thème astral de Mishima. Là, tout s’explique miraculeusement grâce à la position des planètes au moment choisi. Bien la peine alors d’avoir écrit les cent vingt-cinq pages qui précèdent ! Oublions également la bibliographie du maître, truffée d’omissions concernant les traductions des textes disponibles en français. Un comble pour un paragraphe se voulant exhaustif. Encore une mésentente au passage entre les essais de Baatsch et de Marillier ; ainsi le délirant essai Le Soleil Et L’Acier est-il situé d’un livre à l’autre tantôt en 1965, 1968 ou en 1970.
On le voit, ces deux ouvrages n’apportent finalement rien de neuf à l’analyse du mythe Mishima. Tentatives louables de dépoussiérer une légende qui prend de l’âge, ils oscillent entre didactisme, maladresse et partialité. Trop de défauts pour prétendre rivaliser avec leurs prédécesseurs. On ne saurait trop conseiller aux lecteurs tombés sous le charme d’un roman signé Mishima de se reporter aux deux biographies de Nathan et Scott-Stokes, bien écrits et légitimes de part le statut de leurs auteurs, auxquels on rajoutera l’essai, celui-là limpide, de Marguerite Yourcenar : Mishima Ou La Vision Du Vide [7] Des porte d’entrée autrement séduisantes pour une oeuvre gigantesque dont une grande partie reste encore en attente de traduction, de quoi entretenir la flamme.
Michel Boléchala, le 27 novembre 2007

[1] Gallimard, 1980
[2] Balland, 1985
[3] Neige De Printemps, Chevaux Echappés, Le Temple De L’Aube, L’Ange En Décomposition
[4] Afraid To Die du cinéaste Masumura Yasuzo
[5] éditeur spécialisé dans l’ésotérisme
[6] Guy Trédaniel Éditeur, 1983
[7] Gallimard, 1981
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