Mishima Yukio, profession comédien
Rites d'Amour et de Mort

Un artiste protéiforme comme Mishima Yukio ne pouvait que s’intéresser à l’industrie de l’image, non seulement par le fait des nombreuses adaptations cinématographiques de ses succès de librairie, mais aussi en l’utilisant comme une arme supplémentaire et particulièrement efficace dans son désir de promotion personnelle, qu’elle soit orientée politiquement ou qu’elle ne représente qu’une agréable récréation esthétique à la vocation narcissique incontestable.

Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est le plus viril ? Acteur occasionnel au théâtre, Mishima endossera ensuite deux fois les oripeaux d’un bad boy, tueur au couteau mutique ou yakuza atypique, avant de devenir un guerrier spécialiste du sabre dans ce Japon du passé qu’il affectionnait tant. Finalement, il assumera son propre rôle ou presque, celui du lieutenant Takeyama, prélude à une mise en scène parfaitement réelle… Quant au film inspiré de sa vie, Mishima n’aurait sans doute rêvé œuvre plus achevée pour illustrer une existence placée sous le signe de la flamboyance, du génie et de l’excès.

Mishima acteur : Trois participations notoires

Un premier contact : Le Gars des Vents Froids [1]

Le jeune yakuza Takeo sort de prison bien décidé à retrouver l’univers familier du banditisme… Mais tiraillé entre le devoir familial, l’amour pour la belle Yoshie, et la volonté viscérale de survivre à tout prix, Takeo finira par trahir son clan, et en payer le prix.

Lorsque Mishima fit part de son désir de tourner dans un film, chose rendue possible par l’entremise du producteur de la compagnie Daiei [2] Nigata Masaichi, son choix se fixa finalement sur le personnage de Takeo, yakuzaatypique dans un monde en plein changement. Ce sera son ancien condisciple de l’université de Tokyo, l’ombrageux cinéaste Masumura Yasuzo qui va le diriger sans la moindre marque de faveur, bien au contraire ! Les mafieux décrits par Masumura n’ont plus rien de bandits chevaleresques, il s’agit avant tout d’éviter de se faire tuer et surtout de récupérer le plus d’argent possible. Cette motivation est répétée de nombreuses fois au long de l’histoire et résume la nouvelle donne d’un pragmatisme à tout crin.

Quant à Takeo, il mérite à lui seul le détour ; vêtu en permanence d’un blouson de cuir porté façon mauvais garçon, il fanfaronne sur son statut de tueur par nécessité, mais se comporte surtout comme un lâche qui fuit l’adversaire et a même la sainte horreur des piqûres ! Son ami d’enfance et associé cherche plutôt à rompre avec le milieu et se ranger pour une vie normale. Les adversaires du clan rival ont aussi leurs points faibles, à commencer par un chef qui doit veiller à la sécurité de sa petite fille. Le caractère le plus affirmé, et ce ne sera pas une surprise avec le cinéaste, est encore une fois la jeune femme qui sait tenir tête aux hommes empêtrés dans leur démonstration stérile de virilité, et déjouer facilement leurs plans prévisibles. Masumura sait insuffler une bonne dose d’humour à cet ensemble par ailleurs sans aucun temps mort qui déroule son intrigue de façon très limpide. La vision improbable du tueur sur un manège de chevaux de bois, celle d’un vieux yakuza passant le plus clair de son temps à siroter du saké, autant de détails pour appuyer le décalage, par touches discrètes mais efficaces.

Si Wakao Ayako, actrice fétiche du réalisateur, est parfaitement à l’aise dans ce portrait de femme déterminée, la prestation de Mishima démontre plus une volonté de faire l’acteur qu’un talent inné, une forme de récréation entre deux œuvres littéraires. Il sera plus convaincant dans ses prestations suivantes mais force est de reconnaître qu’il s’en tire assez bien, son évidente difficulté à jouer les scènes tendres étant inversement proportionnelle avec sa jubilation à distribuer des coups devant une caméra ! Et il peut s’offrir à de multiples occasions le luxe d’exposer un torse déjà sculpté à cette époque par la musculation intensive … Yakuza-eiga de très bonne facture, ce film souvent jugé mineur dans l’œuvre de Masumura renouvelle pourtant le genre et instaure un climat d’étrangeté lié au personnage principal et à celui qui l’interprète.

Le Lézard Noir, une jouissive collaboration [3]

Le Lézard noir, redoutable chef de bande spécialisée dans le vol de bijoux kidnappe Sanae, fille du joaillier Iwase afin de l’échanger contre un diamant, la fabuleuse Étoile d’Egypte. Mais le célèbre et infaillible détective Akechi Kogorō veille au grain ; une lutte terrible va s’engager entre les deux adversaires.

Ce film est basé sur une pièce de théâtre écrite en cinquante-six par Mishima lui-même, inspirée du roman homonyme signé par le maître du policier nippon ero-guro Edogawa Rampo datant de 1929. L’aspect feuilletonnesque originel sera bien transmis tant dans la pièce que pour ce film de Fukasaku Kinji qui introduit une ambiance sixties pop bienvenue, modernisant ainsi une intrigue échevelée, mais respectant le cōté grandiloquent et érotico-morbide qui marquait déjà le livre de l’Edgar Poe japonais. Car si l’histoire rocambolesque est plaisante, sans plus, son traitement est très intéressant, la mise en scène se permettant des libertés et une inventivité constante. Mouvements de caméra, cadrages, photographie, choix de couleurs vives, la forme est vraiment soignée, costumes et décorum kitcho-délirant ajoutant à cette ambiance d’inquiétante étrangeté.

Du couple vedette, c’est vers le Lézard noir elle-même que vont les préférences de Fukasaku, laissant un peu dans l’ombre Akechi, alors que les versions littéraires et théâtrales les mettaient sur un plan d’égalité. On ne retrouve plus cette présence incroyable et magnétique du détective et les sentiments de la super criminelle pour lui apparaissent du coup un peu surprenants. Le transsexuel et ami(e) de Mishima Miwa Akihiro assure une interprétation parfaite du Lézard, son ambiguïté sexuelle assurant toute la séduction vénéneuse voulue. En comparaison, Kimura Isao est un peu fade. Quant à la prestation éclair de Mishima qui s’offrait là un caméo réjouissant, on ne s’étonnera pas de le retrouver torse nu avec un poignard planté dans le ventre, mise en image narcissique de son propre corps dans la lignée de son propre film Yūkoku. Du reste, cette histoire de sexe et de sang ne pouvait que le fasciner, tant elle projette une partie de ses fantasmes par le biais d’un polar décalé[4]. Bien qu’un peu daté, Le Lézard Noir mériterait largement une nouvelle carrière, permettant alors de découvrir une facette passionnante de la foisonnante filmographie de Fukasaku, si éloignée de son Battle Royale. La rareté de l’objet et ses grandes qualités lui auront au moins permis d’accéder au statut de film culte.

Le guerrier magnifique : Tenshu ! [5]

Le destin tragique du samouraï querelleur Okada Izo, dans le Japon de la fin du XIXe siècle en proie aux bouleversements historiques dûs à son ouverture imminente au monde occidental.

Il s’agit d’un film de sabre crépusculaire contant la fin d’une époque, celle des guerriers chevaleresques aux nobles idéaux. Un long-métrage un peu long mais aux images superbes, citant ouvertement Sergio Leone avec ses cadrages serrés et la musique aux forts accents d’Ennio Morricone. Mishima Yukio y interprète un combattant hors-pair redouté de tous, une prestation brève mais remarquable. Il impose en effet une tension dès qu’il apparaît à l’écran et présente une forme physique éblouissante, la musculation et le kendō étant passés par là. Ses scènes de combat sont du coup parfaitement crédibles, on ne s’étonnera plus de le voir interpréter à nouveau un guerrier finissant par se trancher le ventre pour l’honneur : sa lente maturation intérieure était alors presque arrivée à son terme. Mishima côtoie ici Katsu Shintarō, l’interprète du masseur aveugle dans la série Zatoichiet Nakadai Tatsuya, grande figure du cinéma nippon[6]. Dans une œuvre restée relativement méconnue bien que réalisée par un spécialiste du genre, Mishima, en grand habitué des médias, n’a jamais paru aussi à l’aise et détendu, visiblement heureux de participer au projet.

Mishima acteur et réalisateur

1936, Rite D’Amour Et De Mort [7]

Rites d'Amour et de MortLes préparatifs du suicide du vaillant lieutenant Takeyama, assisté de son épouse Reiko, suite au coup d’état manqué d’un petit groupe d’officiers visant à restaurer la grandeur de l’empereur. Pour le seul et unique film de sa carrière de réalisateur, Mishima ne pouvait que choisir un événement qui l’a beaucoup marqué à posteriori, le coup d’état du vingt-six février trente-six  ((souvent nommé dans sa terminologie japonaise : Ni Ni Roku)). L’adaptation cinématographique simplifie le propos pour le réduire aux préparatifs du rituel et aller à l’essentiel du seppuku lui-même, sans doute pour cause de court-métrage (et donc de budget), sa durée n’atteignant pas les trente minutes. La qualité purement cinématographique de cette œuvre s’avère assez limitée, Mishima n’étant pas un expert de la caméra[8] ou même du jeu d’acteur. Le ton général se veut romantique et martial, mais engendre vite un ennui poli. Manque de dynamisme, plans statiques, faiblesse de la mise en scène, les défauts sautent aux yeux, on est là au-delà du minimalisme déclaré ; pour tout dire, le film n’est jamais très passionnant.

Mishima emprunte un peu aux essais surréalistes de Jean Cocteau, et l’ensemble dégage une impression d’art pompier un peu kitch parfaitement assumé par ailleurs. Mais l’intérêt ne se situe pas là ;Patriotisme se révèle d’abord un parfait happening masochiste et narcissique, où la mort côtoie la sensualité. Eros et Tanathos, deux pôles qui ont toujours fasciné le grand romancier. A ce titre, les symboles évocateurs sont légions ; Reiko marchant pieds nus dans le sang de son cher époux, les éclaboussures d’hémoglobine sur le kimono de la jeune femme, la présence obsédante des armes blanches, sans oublier le beau costume impeccable du lieutenant avec sa casquette qui masque le regard digne du concepteur de l’armée d’opérette de ses rêves[9], et des plans amoureux sur le corps sculpté par les altères du héros qui se filme lui-même, en pleine auto-célébration.

La réelle noblesse du propos parvient pourtant à nous toucher, résumée par le tableau calligraphié exaltant la sincérité, maître mot du projet et des ambitions qui étaient alors celles de Mishima Yukio. Car cette mise à mort filmée avec compassion et un imperturbable sérieux est une répétition (il y en aura d’autres, on l’a vu) de la vraie, celle du vingt-cinq novembre soixante-dix qui allait voir Mishima se faire hara-kiri avant que son amant et protégé ne l’achève en le décapitant pour finaliser le rite de mort voulu par l’écrivain. Rites D’Amour Et De Mort devient alors un témoignage sur la prise de décision d’un homme public engagé au-delà d’u point de non-retour, voire la mise en lumière des motivations érotico-politiques qui avaient déjà germées dans l’esprit de l’artiste ; le film reste à ce titre un document indispensable à la compréhension de ce singulier personnage, longtemps invisible[10] par décision de la famille Mishima.

La vie comme une œuvre d’art

Mishima, le film[11]

Ogata Ken en Mishima YukioLe film de Schrader se rapproche d’une enquête pour appréhender l’énigme Mishima ; mais que l’on connaisse ou non l’oeuvre de l’écrivain, il s’impose par lui-même comme un fascinant spectacle. Les trois parties du scénario ne se suivent pas, elles s’imbriquent tout au long du déroulement du sujet pour rendre compte de la personnalité contradictoire de l’homme. Idée de génie du réalisateur, tant pour la cohérence que l’esthétique du projet : chaque segment se reconnaît d’emblée par le choix chromatique qui lui est attribué. Ainsi les scènes d’enfance et de jeunesse tirées du romanConfessions D’Un Masque seront en noir et blanc servies par une voix off, les préparatifs du suicide qui constituent le présent se verront attribuer des tonalités pâles et une musique martiale ; quant aux trois extraits adaptés de l’œuvre, à savoir Le Pavillon D’OrChevaux Echappés et La Maison De Kyoko, nous auront droit à une relecture aux sublimes jaunes éclatants, aux rouges explosifs, bref à une symphonie de saturation des couleurs, au sein des décors stylisés de théâtre pour bien les distinguer des passages de la vie réelle de l’auteur…

La musique de Philip Glass est devenue quant à elle un classique souvent réutilisé en accompagnement musical, c’en est presque dommage quand on découvre la puissance d’évocation de l’ensemble. Que dire de l’interprétation sinon que feu Ogata Ken, acteur cher à Imamura Shohei, EST Mishima. Vampirisant l’écran, il parvient avec sobriété à restituer les paradoxes de son personnage, sa modernité aussi, surtout en tant que manipulateur doué des médias.

Pour qui connaît un tant soit peu Mishima, les collusions entre la vie et l’œuvre étaient de l’ordre de la fusion totale, jusque dans la mort. Pour Schrader et son producteur Francis Ford Coppola, la difficulté était alors de trouver le savant équilibre entre la pure biographie et le recours à quelques uns de ses textes les plus emblématiques. Ne pas percer le mystère, mais donner à voir toute sa fascinante complexité. À la vision de ce bijou d’une perfection glacée, on aura compris que le pari est réussi ; au-delà de ses ambitions esthétiques justifiées, Mishima est aussi un film intellectuel au sens positif du terme, un questionnement profond sur la création, ses causes et ses conséquences. Sans doute la meilleure manière d’appréhender un artiste qui par ses pensées et ses actes n’aura visiblement jamais fini de questionner le public.


  1. からっ風野郎Karakkaze Yarō, 1960, réalisation Masumura Yasuzō, avec Wakao Ayako et Kawasaki Keizō ; le film est le plus souvent cité sous son titre anglais : Afraid to Die []
  2. suite au film produit en 1958 par cette société d’après le roman Enjo/Le Brasier []
  3. 黒蜥蜴, (Kurotokage,) 1968, réalisation Fukasaku Kinji, avec Miwa Akihiro, Kimura Isao & Tamba Tetsurō []
  4. cette image un tantinet perverse du bonhomme n’a semble-t-il pas trouvé grâce aux yeux des héritiers du romancier qui bloquent encore et toujours les droits de diffusion du film []
  5. 人斬り, (Hitokiri), 1969, réalisation Gosha Hideo, avec Katsu Shintaro & Nakadai Tatsuya ; le titre Puni Par Le Ciel est aussi utilisé []
  6. Un Amour ÉternelLe Visage d’un AutreGoyokinKagemusha, et tant d’autres []
  7. 憂國 (Yūkoku), 1965, réalisé et interprété par Mishima Yukio, co-réalisation Domoto Masaki, avec Tsuruoka Yoshiko. On utilise aussi en français le titre Patriotisme, traduction littérale du japonais et titre français de la nouvelle originelle []
  8. Dōmoto Masaki co-signe la réalisation []
  9. la Tatenokai ou société du bouclier []
  10. le DVD est disponible aux éditions Montparnasse depuis novembre 2008 []
  11. Mishima, A Life In Four Chapters, 1985, film américain réalisé par Paul Schrader, avec Ogata Ken, Riju Go, Nagashima Toshiyuki & Ikebe Ryō []
6 avril 2008 Aucun commentaire
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