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Mishima Yukio | Le Clou Qui Dépasse



Mishima Yukio est mort voilà bientôt quarante ans, mais l’image du patriote survolté s’ouvrant le ventre au nom de l’empereur a initié sa propre légende, par ailleurs savamment entretenue au sein des milieux fascisants nippons. Un seppuku insensé qui devait occulter la production littéraire colossale de cet agitateur controversé. Homosexuel affichant une virilité exacerbée matinée d’un militarisme déroutant, Mishima était surtout cet artiste protéïforme, observateur sans complaisance des moeurs de son époque au travers d’une oeuvre aux résonances très actuelles.

Mishima Yukio est né Hiraoka Kimitake le quatorze janvier 1925 à Tōkyō. La famille se partage une maison à étage ; les grands-parents du petit Kimitake en bas et ses parents en haut. Sa grand-mère, née Nagai Natsu, décide arbitrairement de veiller à l’éducation du bébé, le kidnappant littéralement aux soins de la mère.

Descendante d’une haute lignée de samouraïs apparentée au clan dirigeant des Tokugawa, cette femme instable, tyrannique envers sa belle-fille, profondément hystérique et souffrant de terribles névralgies sciatiques, souhaitait inculquer au petit des valeurs aristocratiques bien éloignées de celles de sa famille d’adoption, les Hiraoka étant de souche paysanne. L’enfant Mishima subira sans broncher cette exclusivité et cette possessive jalousie, n’ayant quasiment aucun contact avec le monde extérieur, sa scolarité en faisant par conséquence un élève isolé, efféminé et particulièrement fragile. Démontrant très tôt cette propension à masquer ses états d’âme, il se réfugie plutôt dans un monde imaginaire flamboyant peuplé de beaux chevaliers courant vers une mort certaine. Car sa grand-mère l’encourageant à lire toujours plus, il dévore quantité d’ouvrages, découvrant ainsi la célèbre image de Saint-Sébastien le corps nu percé de flèches qui le hantera à jamais. Admis en 1931 sur pression de Natsu à la prestigieuse école des pairs, un établissement en principe destiné aux seuls aristocrates, ses capacités intellectuelles très développées lui permettront d’en sortir en 1944 avec les félicitations personnelles de l’Empereur qui lui offrira pour l’occasion une montre en argent. Encore une rencontre décisive et inoubliable pour le jeune homme exalté.

Adolescence à l'école des pairsRendu à ses parents à l’age de douze ans, le futur Mishima démontre rapidement une capacité hors du commun à écrire, prose ou poésie. L’école néo-romantique fait alors rage dans les cercles d’initiés, et l’homme de lettre Shimizu Fumio, qui édite la revue Art & Culture, prend Mishima sous son aile, publiant son tout premier roman, Forêt En Fleurs. Agé de seize ans, il est temps pour lui de se choisir un pseudonyme, un nom de plume. Ce sera Mishima Yukio. La ville de Mishima est au sud du pays, là ou se réunissait souvent le club des romantiques, le prénom Yukio constituant un savant mélange de caractères en hommage aux poètes qui lui sont alors chers. La guerre sera vécue par le jeune homme comme une parfaite adéquation entre ses aspirations romantiques, rêvant de mourir au champ d’honneur dans la pleine jeunesse, et une réalité exaltant le patriotisme le plus exacerbé via le discours officiel. Mais quand son ordre de mobilisation arrive, sa constitution malingre impressionne le médecin du conseil de révision qui le déclare inapte aux combats. La défaite arrive peu de temps après, laissant désemparé le garçon qui comprend qu’il devra dépasser ses chimères et affronter la dure réalité des adultes. En quarante-six, il délaisse une école romantique qui ne peut déjà plus rien lui apporter. Sa rencontre avec le romancier déjà confirmé Kawabata Yasunari [futur prix Nobel 1968]], lui apporte un nouveau mentor avec lequel il entretiendra des rapports infiniment respectueux.

Sa véritable carrière d’écrivain commence en quarante-huit, après un intermède comme fonctionnaire au ministère des finances pour contenter son père, et son premier succès sera Confession D’Un Masque [1]. Une autobiographie analytique qui tranche avec la production de l’époque et choque une partie du public. Premier chef-d’œuvre littéraire où l’auteur dévoile son inclination et ses tares, il sera rapidement suivi d’autres livres importants. Ainsi Une Soif D’Amour en 1950, où une jeune femme raffinée, mariée avec un vieil homme riche, se prend d’une passion extrême pour un jeune paysan rustre et inculte. Mishima fréquente alors assidūment les bars homosexuels tokyoïtes, y puisant la matière pour un nouveau roman, Couleurs Interdites [2] : la fascination d’un vieux lettré pour un jeune éphèbe lui fournit l’opportunité de décrire le milieu gay dans la ville en pleine reconstruction, avec des accents de vérité incontestables [3]. 1956 Mishima, en ce début des années cinquante, est déjà un homme célèbre et il décide de voyager, chose peu évidente en cet après-guerre dans un Japon occupé par les Etats-Unis. USA, Brésil, Europe et, si Paris le déçoit, il exulte à son arrivée en Grèce, se déclarant alors guéri de son mal romantique, souhaitant oublier les ombres et la noirceur pour épouser le classicisme grec et la bénédiction du climat méditerranéen. Il prend d’ailleurs la ferme résolution de développer son corps chétif et de s’exposer aux bienfaits du soleil. Boxe, natation, kendō, poids et altères, le romancier se veut désormais athlète. Il publie en 1954, Le Tumulte Des Flots, roman dont l’histoire est basée sur le classique Daphnis et Chloé. Voilà un livre unique dans la bibliographie de l’écrivain ; aucune trace de cruauté ou de cynisme ne vient ternir cette histoire d’amour pur entre deux adolescents dans un décor de mer limpide. Ce sera son plus gros succès commercial, le livre se vendant encore très bien aujourd’hui [4].

Mishima est devenu rapidement un auteur complet et polyvalent, dramaturge dont les pièces sont régulièrement jouées, rénovateur du théâtre classique  [5], rédacteur de nombreux articles pour les magazines et romancier d’œuvres populaires très lucratives qui cohabitent avec ses livres plus prestigieux. Mais certains de ces romans de gare sont d’un très haut niveau littéraire, ainsi L’École De La Chair (en 1963) ou encore La Musique. Participant à des conférences dans son pays ou à l’étranger, il voit sa carrière littéraire culminer avec la publication du roman Le Pavillon D’Or (en 1956). Un fait divers de l’époque rapportait l’incendie par un moine novice du célèbre temple de Kyōto, le Kinkakuji. Mishima s’en inspire pour une introspection dans les motivations et les frustrations du jeune incendiaire.

Par souci de respectabilité, malgré sa propension à générer le scandale, et pour prouver à sa vieille mère qu’il peut avoir une vie normale et assumer la charge d’une famille, il décide de se marier, ce sera chose faite en 1958 avec Sugiyama Yoko, fille d’un artiste peintre. Un garçon et une fille naîtront de cette union. Devant l'affiche de son film YukokuCouple moderne dans une période où les conventions restaient très pesantes, il verra Yoko prendre une place de partenaire de l’homme public et non plus de simple mère des enfants, tenant tête à Shizue la belle-mère autoritaire. Yoko ne sera jamais dupe de l’inclination première de son époux, mais respectera sa part de contrat jusqu’au bout. Toute la famille vivant à partir de 1959 dans la grande demeure construite pour l’écrivain, ce sera surtout Mishima lui-même qui sera déchiré entre sa femme et sa mère, sans parler de ses copains culturistes venus s’entraîner à domicile !

Cette année-là paraît La Maison De Kyoko, œuvre longue, à la gestation pénible, mettant en scène quatre protagonistes représentant quatre facettes de l’auteur : un homme d’affaire, un peintre, un boxeur et un acteur. Si le livre se vend assez bien, il est rejeté par la critique, échec mal digéré par Mishima qui s’y était beaucoup investi [6]. A l’orée des années soixante, la contestation gagne aussi le Japon, là c’est le traité d’occupation du pays par les forces américaines qui est critiqué, pendant que les étudiants gauchistes réclament un changement de société et que l‘archipel connaît une période de prospérité économique sans précédent. Jusque-là sans réelle conviction politique établie, Mishima se découvre un fort sentiment patriotique, mêlé à un refus de plus en plus affiché des valeurs du Japon moderne, le tout lié par un nihilisme revendiqué.

La seule littérature ne lui suffit plus, il désire voir agir son corps désormais sculpté par la musculation, appelant de plus en plus cette mort héroïque qui hantait ses rêves adolescents mais qu’il souhaite concrétiser à l’âge qui est le sien. La nouvelle Patriotisme, écrite en 1960, dont il tirera un court film en 1966, en français Rite D’Amour Et De Mort où il se réserve le premier rôle, fait figure de déclencheur et de symbole de cette nouvelle orientation idéologique [7]. Y succèderont de multiples essais, comme cette Voix Des Morts Héroïques (en 1966) où il regrette la perte du statut divin pour l’empereur, ou Le Japon Moderne Et L’Éthique Samouraï tentative d’approche personnelle du Hagakure [8]. Toujours il fustige la dérive bassement matérialiste de son pays, la perte de ses valeurs ancestrales et de ses repères.

« Fanatique » de l’Empereur selon ses propres mots, il s’implique toujours plus dans ce mouvement radical, suscitant la polémique avec d’autres penseurs [9], n’hésitant pas à affronter les étudiants gauchistes sur leur propre terrain dans un débat resté fameux à l’université de Tōkyō en 1969, où Mishima propose sans illusion à l’auditoire de se rallier à sa conception toute personnelle de l’empereur. Il s’expose beaucoup, interprétant par deux fois des rōles de tueurs virils pour le cinéma , posant nu pour un recueil de clichés esthétisants Ordalie Par Les Roses, un recueil du photographe Hosoe Eikō paru en 1963.

Saint-Sébastien version Mishima YukioIl trouve encore le temps d’écrire Le Marin Rejeté Par La Mer la même année soixante-trois ; un roman concis, d’une précision chirurgicale glaciale et d’une cruauté mentale et physique impressionnante, parfait témoignage de la nouvelle pensée du romancier.

Un cap est franchi avec sa participation à un stage d’entraînement des forces d’autodéfense japonaise [10], à la fin de l’année soixante-six. Une façon de compenser la frustration de son non–incorporation pendant la guerre… Il va plus loin en créant en 1968 sa propre milice, la Société du Bouclier [11], composée de jeunes fervents anti-communistes et dévouée entièrement au service d’un Empereur qui n’en demandait sûrement pas tant. Financée sur les fonds personnels de Mishima qui en dessine lui-même les uniformes, cette troupe sera surtout prétexte à parades impeccables d’un sérieux impertubable, prêtant pourtant plus au sourire qu’à l’inquiétude. Mais on verra que l’écrivain a pour sa milice d’autres projets en tête.

Cette même année est publié un essai quasi-délirant, Le Soleil Et L’Acier, qui sublime le culte du corps, la souffrance de l’effort et les vertus du soleil et de la fonte. Dans le dernier chapitre se terminant par un vol à bord d’un chasseur supersonique, Mishima perçoit dans les cieux un gigantesque serpent lové autour de la terre, explication et quintessence de l’univers, en tous cas du sien.

Sa dernière grande œuvre sera La Mer De La Fertilité, quatre volumes traitant de la réincarnation à travers le destin de personnages jeunes, beaux et passionnés, mais tous promis à une mort au cours de leur vingtième année. Le titre provient du nom donné à une mer lunaire, paradoxe pour un lieu forcément stérile, à l’image de la vie humaine vide de sens pour l’écrivain. Le manuscrit du dernier volume, L’Ange En Décomposition, sera envoyé à l’éditeur le jour même du suicide de l’écrivain.

Mishima, conférence & débat face aux étudiants

Car ce 25 Novembre 1970, selon un plan bien préparé, Mishima et quatre acolytes dont son jeune protégé et amant Morita, se rendent à la caserne d’Ichigaya au centre des forces d’autodéfense. Prétextant une simple visite, ils kidnappent le général commandant la division et réclament la réunion de tous les soldats sur la place principale de la caserne. Mishima déclame alors son discours sur le retour aux valeurs anciennes et la nécessité de restaurer l’autorité impériale, mais il est écourté par les huées des hommes présents et les bruits des hélicoptères tournoyant au-dessus de lui. De retour dans la pièce barricadée, il s’ouvre le ventre malgré les appels du général prisonnier, puis Morita chargé de l’achever en le décapitant, trop émotif, manque deux fois sa cible. Ce sera un autre homme, Furu-Koga, qui accomplira le rituel, décapitant aussi Morita, volontaire pour accompagner Mishima dans le seppuku, avant que les forces d’autodéfense ne viennent libérer leur chef et découvrent le massacre. [12] Mishima, selon sa propre mère, « avait enfin fait ce qu’il voulait vraiment ». Il est vrai qu’il a réussi sa sortie, comme il la prévoyait, pas dupe un instant de la réussite éventuelle de son pseudo coup d’état. S’offrant une mort héroïque à la manière des samouraïs, mais aussi un double suicide avec son amoureux Morita dans la grande tradition nippone, dernière expérience masochiste sans retour ; un dernier coup d’éclat, faisant de sa propre mort une ultime oeuvre d’art, ou, pour reprendre un de ses écrits : « La mort comme paroxysme foudroyant du sentiment d’existence et résolution de toutes les contradictions. »

Kawabata & MishimaQuelque peu oublié au Japon en tant que pure figure littéraire, Mishima est aujourd’hui prétexte aux manifestations d’extrême droite le jour anniversaire de sa mort, pour de jeunes exaltés qui n’ont sûrement jamais lu un seul de ses textes, ce qui, en passant, ne l’aurait pas dérangé. Il faut dire que son seppuku représentait déjà en 1970 une cinglante gifle pour un pays qui cherche depuis 1945 à se constituer une image policée de nation pacifiste et bienveillante, quelque peu écornée ces derniers temps par les exactions guerrières du dernier conflit mondial qu’il a du mal à assumer vis-à-vis de voisins de plus en plus avides d’excuses officielles.

Artiste protéiforme, touche-à-tout provocateur et narcissique, sa conception moderne de la célébrité préfigure pas mal des excès actuels en ce domaine, ne serait-ce que l’exposition du corps comme finalité. Sauf, bien sūr, que l’écrivain avait d’autres cordes à son arc, en dehors de son génie littéraire, comme cette grande capacité à manipuler les médias et un schéma de pensée complexe, à la fois irritant et fascinant. Mais ses peurs et ses prédictions sur une société sans âme basée sur le seul confort matérialiste se sont avérées fondées, le Japon n’étant, par exemple, pas le dernier à adhérer au modèle économico-culturel nord-américain. Ce n’est pas un hasard si la singularité assumée du personnage l’isole de ses compatriotes, dans un pays où la communauté a encore priorité sur l’individu, où tout écart n’est plus toléré après un certain âge, où « le clou qui dépasse » pour reprendre une vieille expression locale, doit être impitoyablement écrasé, soit rentrer dans l’ordre, sans aucune alternative. Sa « japonicité » hautement revendiquée dérange peut-être encore un peu trop ses compatriotes pour qu’ils le jugent seulement sur ses écrits [13], si importants soient-ils, ce qui rejoint finalement sa propre ambition de dépasser la seule littérature et nourrit au fil du temps une légende qui ne demandait qu’à supplanter l’histoire.

Du coup, sa notoriété est intacte à l’étranger sans que cela soit paradoxal. D’abord pour cette fin spectaculaire et la complexité fascinante de l’homme, ensuite pour la qualité des livres traduits, enfin pour le caractère profondément japonais de son œuvre vu par l’œil occidental, cette spécificité ne l’empêchant nullement d’aborder des thèmes qui touchent profondément à l’universel.

Avec les forces d'auto-défense

Article publié dans SHINE#1

Michel Boléchala, le 6 juin 2006


Bibliographie sélective

  • Confession D’Un Masque
  • Une Soif D’Amour
  • Les Amours Interdites
  • Le Tumulte Des Flots
  • Le Pavillon D’or
  • L’École De La Chair
  • Le Marin Rejeté Par La Mer
  • La Mort En Eté
  • Neige De Printemps
  • Chevaux Échappés
  • L’Ange En Décomposition

Notes

[1] tous les livres de Mishima Yukio sont édités en France par les éditions Gallimard

[2] en français Les Amours Interdites

[3] lorsque en 1983, Sakamoto Ryūichi et David Sylvian composeront la chanson du film Furyo, ils se rappelleront de ce titre, le morceau Forbidden Colors supportant une histoire à la thématique proche

[4] il fera, dès sa sortie, l’objet d’une adaptation filmée produite par la compagnie Tōhō qui rencontrera le même triomphe

[5] voir le recueil Cinq Nō modernes

[6] jamais traduit, on ne peut qu’apercevoir la sombre beauté du bouquin grâce au film américain Mishima réalisé par Paul Schrader en 1985

[7] la nouvelle en question s’inspire directement du coup d’état manqué appelé Ni Ni Roku, soit l’ennoncé de la date en japonais correspondant au 26 février 1936, avec pour conséquence la mort prématurée et volontaire de jeunes officiers jusqu’auboutistes voulant restaurer la gloire impériale, un fait historique ayant visiblement beaucoup marqué l’écrivain

[8] légendaire livre de chevet du samouraï écrit vers 1710 d’après les préceptes de Yamamoto Jōchō

[9] tel Oé Kenzaburo, futur prix Nobel de littérature

[10] le pays n’a pas d’armée officielle

[11] Tatenokai

[12] Un article récent a relancé une polémique à ce sujet : ce serait en fait l’écrivain lui-même qui n’aurait pas eu le courage d’aller au bout de son geste et non Morita, la vérité étant alors maquillée d’un commun accord par les personnes concernées et les autorités pour ne pas écorner l’image de courage de Mishima

[13] seule une partie de la toute dernière génération de jeunes romanciers commence à se revendiquer de Mishima, qu’ils percoivent enfin comme un classique incontournable et non plus comme un simple exalté suicidaire

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  • Mishima Yukio Le Clou Qui Dépasse
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