Kawajiri Sho apprend par son père que non seulement il avait une tante dont il ignorait l’existence, mais qu’en plus celle-ci vient de mourir, son corps retrouvé au bord d’une rivière. En parcourant les mémoires oubliées dans le taudis qu’elle occupait, le jeune homme va découvrir la triste destinée de cette femme décédée à cinquante trois ans.
Kamikaze Girls (2004) a imposé le style de Nakashima Tetsuya auprès du public international : un grand soin accordé à la forme avec des couleurs flashy à souhait déclinant toute la gamme des palettes possibles en témoignage direct de son passage par l’univers de la publicité, mais aussi la volonté de raconter des sujets forts axés sur des personnages emblématiques évoluant aux marges de la société japonaise. Ainsi, après Momoko et Ichigo,les deux copines aussi associales que dissemblables, place à Kawajiri Matsuko pour une plongée dans une spirale abyssale.
La vision des premières minutes de ce nouveau long-métrage laisse augurer d’une volonté d’adhérer à l’ambiance générale du précédent. Plans caricaturaux au grand angle sur des tronches pas piquées des vers, image retravaillée tous azimuts, panoramas bucoliques de routes de campagnes bordées de champs fleuris, omniprésence de la musique, on se demande bien si Nakashima ne va pas nous proposer une simple cover tant l’auto-citation domine tout, à commencer par une volonté humoristique idoine. Pourtant, cette impression va vite être infirmée par la suite des événements. Le réalisateur japonais a des choses à dire, et si l’aspect doux-dingue ne s’efface pas complètement, il reste à l’arrière-plan d’une histoire carrément sombre, à savoir la descente aux enfers d’une femme à la beauté hors-norme née sous le signe de la galère jusqu’à sa disparition dans des circonstances sordides, car la vie de Matsuko se résumera à la recherche désespérée d’un amour qu’elle-même distribue pourtant sans compter. D’abord vis à vis d’un père qui lui préfère sa petite soeur malade : elle parvient épisodiquement à lui rappeler qu’elle existe en le faisant rire par une grimace systématique devenue tic de comportement à l’âge adulte ; ensuite par une multitude de partenaires masculins dont aucun ne saura vraiment l’aimer, souvent aussi violents que possessifs, rendez-vous perpétuellement manqués avec le bonheur, résumés par cette pensée aussi lucide qu’impitoyable “plutôt être battue que de se retrouver seule” ; enfin devant un écran de télévision chimérique où une Matsuko déjà au stade du non-retour se prend de passion pour le chanteur pré-pubère d’un Boys Band local.
On le voit, entre alcoolisme, déception, glissement social, violence conjugale, le constat est lourd, bottant les fesses d’un société nippone aussi machiste que gangrenée par la peur et le rejet de la différence, les derniers instants de l’héroïne reflétant un fait-divers aussi sordide que banal. Mais Nakashima Tetsuya est trop malin pour foncer tête baissée dans la dénonciation directe, n’oubliant pas que ces mémoires de Matsuko sont aussi un film visant un public assez large, poussant juste assez les limites autorisées pour ne pas risquer une quelconque mise à l’écart. En amoureux du cinéma, ce sera donc par le biais du mélodrame qu’il fera passer la pilule, une relecture du genre avec son propre univers ultra-coloré pour un résultat empruntant autant à Douglas Sirk qu’aux excentricités de Shibuya-Tokyo, sans oublier la référence aux comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien réactualisées par les caméos des chanteuses Bonnie Pink ou Ai. De la musique, encore et toujours. Tout ce kitsch décoratif tempère la noirceur, là où Kamikaze Girls faisait rire, Memories of Matsuko suscite plus le sourire et le clin d’oeil, entre participation d’acteurs reconnus[1], et humour virant volontiers au noir, si ce n’est au grand-guignol sanglant. Alors, Matsuko c’est « No future » ? Peut-être, mais l’espoir est présent, via le neveu, jeune glandeur fan de DVD pornos, qui comprend peut-être un peu mieux la valeur d’une vie à la lecture des mémoires de cette parenté inconnue.
Pour interpréter une figure aussi christique, pouvait-on rêver mieux que le visage angélique de madone triste de Nakatani Miki ? Sage maîtresse d’école, allumeuse de cabaret, femme battue, SDF défigurée, elle passe de l’un à l’autre avec un naturel confondant. Jolie performance d’une comédienne découverte en France avec Ring (Nakata Hideo, 1998) ; dans The Hotel Venus (Takahata Shuta, 2004) elle partageait la vie de l’excellent Kagawa Teruyuki (qui campe son frère dans Memories of Matsuko), après la comédie Densha Otoko l’année suivante, c’est le pince-sans-rire réalisateur Kurosawa Kiyoshi qui détournait carrément un horror-movie en déclaration d’amour à son intention dans le mésestimé Loft. Outre qu’il lui a déjà permis de récolter quelques récompenses, ce rôle protéiforme lui offre une carte de visite quatre étoiles qui ne doit rien au hasard, la fille est douée.
Tour de manège vertigineux et halluciné au pays des rêves et des contes de fées d’une éternelle petite fille, autant que mise en lumière du caractère tout aléatoire de la vie, Memories Of Matsuko oscille en permanence sur ce fragile équilibre entre l’univers clinquant d’une fête foraine bigarrée et la profondeur d’une douloureuse introspection. Un grand écart qui partirait du virevoltant anime Paprika (de Kon Satoshi) pour finir dans les pages d’un roman à la morale ambiguë de Endō Shusaku[2]. Magnificence et impermanence. Du cinéma de pur entertainment réussi, c’est déjà bien. Du cinéma qui prend en plus la peine de (faire) réfléchir, c’est encore mieux.
- 嫌われ松子の一生
- Japon 2006.
- Amuse Soft Entertainment
- Avec Nakatani Miki, Eita, Takeda Shinji, Iseya Yūsuke, Shibasaki Kō, Bonnie Pink, Kagawa Teruyuki
