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Lust, Caution (Amour, Luxure, Trahison) | Eileen Chang



Quatre nouvelles, quatre portraits au féminin. Quand le sentiment amoureux vient perturber l’ordre préétabli des conventions, quand le tableau trop bien ordonné s’écorne pour laisser apparaître une réalité autrement plus excitante et dangereuse.

Après le film, le livre. Cheminement à rebours pour découvrir a posteriori la nouvelle à l’origine du long-métrage de Lee Ang, et comprendre aussitōt ce qui a pu séduire un réalisateur obnubilé par les bouleversements du cœur et leurs conséquences. Eileen Chang n’est pas une inconnue pour les connaisseurs, certaines de ses œuvres ayant été traduites en français. Native de ce Shanghai [1] qu’elle utilisera à de nombreuses reprises comme toile de fond à ses récits, Eilen Chang [2] fait elle-aussi partie de la bonne société, étudiante à l’université de Hong-Kong où elle commence à être publiée, avant de devoir regagner sa ville natale à cause de l’avancée des troupes japonaises. À partir de 1944, elle devient une femme de lettres reconnue. En plus d’un premier mariage raté [3], elle doit faire face au nouveau pouvoir communiste peu enclin à soutenir des textes fort éloignés des préoccupations patriotiques, et émigre à Hong-Kong en 1952 avant de partir trois plus tard, définitivement, aux États-Unis. Remariée un temps [4], elle continuera d’écrire, [5] personnalité de plus en plus solitaire et en retrait [6].

Eileen Chang, années soixante

Si les trois premières nouvelles de Amour, Luxure, Trahison datent de 1943, celle qui donne son titre au recueil a connu une gestation moins limpide, débutée durant l’exil des premières années cinquante avant de subir moult remaniements pour être finalement publiée une vingtaine d’années plus tard. À la seule lecture des deux premières, le néophyte pourrait se méprendre. Les lignes défileront sous ses yeux sans que ne se produise l’étincelle vitale qui fait que l’on adhère à un livre et à son atmosphère spécifique. La faute à une littérature de salon, joliment troussée, avec un sens du détail omniprésent, de la belle ouvrage parfaitement ciselée, mais un peu trop à distance, les péripéties réelles ou fantasmées de toute cette jeunesse nantie et bien élevée ne sucitant qu’un intérêt relatif. Le vernis est prêt à craquer, sans doute son épaisseur empêche-t-elle toute velléité, l’auteur ne cherchant pas à saventurer au-delà de la barrière de la bienséance avec une charmante rêverie sans grande conséquence [7] ou une tragi-comédie familiale [8] aux accents de fable ironique. Brillant, mais il faudra attendre la suite pour être pleinement convaincu et retrouver l’univers plein écran de la grande dame des lettres chinoises. Ouvertement dérangeante, Le Méridien Du Coeur [9] sonne en effet comme une claque dans un océan de confort et de richesse. Si les jeunes femmes des premiers textes se limitaient à une rébellion acceptable, le beau décorum vole cette fois en éclats, mettant à jour les rancœurs accumulées et les fêlures intimes. Un sujet tabou amené avec une subtilité magistrale, l’ambiance acidulée des premiers paragraphes s’effaçant subitement devant une réalité que l’on avait du mal à percer. Amour impossible mettant en pièce une famille bien sous tous rapports, où la mère, victime désignée et caractère supposé faible, dévoile des ressources inattendues. Cruauté des situations, précision aiguisée du trait, Le Méridien Du Coeur est une merveille à la féroce modernité.

Amour, Luxure, Trahison permettra donc de noter les similtudes entre l’histoire originelle et son support cinématographique. Une ville fantōme, une Mata-Hari improvisée balottée entre impératifs et sentimentalité, un homme pragmatique découvrant sur le tard un amour quasi inespéré, des seconds rōles à la pelle, un tempo faussement lénifiant orchestré par ces sempiternelles parties de mahjong où une élite en suspens lache son lot de venin sous des apparences de réparties spirituelles : voilà bien un vrai script de film par anticipation [10], une intrigue ramassée en cinquante petites pages qui dresse le tableau précis de la situation de Shanghai sous la coupe de l’autorité nippone tout en composant une galerie de personnages complexes aux motivations parfois contradictoires dont la belle Chia-Chih n’est pas la moindre. Les propres souvenirs d’Eileen Chang, lieux, anectodes, connaissances, conversations, confèrent une authenticité incontestable à la reconstitution ; cette ultime nouvelle contrairement aux précédentes qui ne faisaient que l’évoquer, mettent clairement la guerre et l’occupation au centre du sujet, la petite histoire rejoignant la grande le temps d’un huis-clos passionnel.

Eileen Chang, jeunesse

Une construction en flash-back que Lee Ang reprendra à son compte, pour mieux resituer le présent sis dans la bijouterie silencieuse ; moment suspendu où tout peut encore arriver, bien que tout soit déjà écrit, paradoxe d’une destinée d’espionne qui jouera son rōle jusqu’à la rupture, l’auteur esquissant la scène du drame tout en dévoilant un cheminement de pensées révélatrices de la lucidité de Chia-Chih vis à vis d’elle-même. Un statut d’objet du désir masculin utilisé à des fins politiques, doublé d’une volonté de continuer à croire à une passion qu’elle est pourtant sur le point de liquider d’un simple souffle.

La décision prise amènera un épilogue sinistre de réalisme. Le rêve est fini.

Si les jeunes filles en fleur de ce volume sont amenées à découvrir le désir et le sentiment amoureux, et accessoirement leur réalisation, ce ne sera jamais sur un mode souriant ou doucement bienveillant. À l’origine, ce n’est que le combat de fillettes un peu trop tendres essayant de trouver vainement un équilibre avant d’être débordées par leurs propres tourments. Bien qu’Eileen Chang garde toujours une forte empathie pour ces créatures en devenir, son écriture aussi élégante que leur jolies tenues cache des abîmes de noirceur.

Comme elles, cette littérature stylée mais cinglante dégage une irrésistible séduction ... Le danger existe, mais la tentation sera trop forte.

Michel Boléchala, le 18 mars 2008


Bibliographie sélective

  • La Cangue D’Or éditions Bleu De Chine
  • Un Amour Dévastateur éditions de L’Aube
  • Rose Rouge Et Rose Blanche éditions Bleu De Chine

Notes

[1] en 1920

[2] ou Zhāng Àilíng selon la transcription pinyin

[3] son époux était un collaborateur des japonais, comme le Monsieur Yee du roman. Elle divorcera en 1947

[4] en 1956 à l’écrivain Ferdinand Reyer, qui décèdera un an après

[5] ses romans n’accédant à la Chine continentale qu’à partir de 1984

[6] on la retrouvera morte dans son appartement de Los Angeles en 1995

[7] Bouclage/Fengsuo, la première nouvelle

[8] La Faïencerie/Liuliwa

[9] Xinjing

[10] Eileen Chang a d’ailleurs beaucoup travaillé en tant que scénariste

  • Procès Douch  Le génocide khmer rouge enfin jugé
  • NANA // NANA 2 Ōtani Kentarō
  • Harcèlement Sexuel Chine et Japon, le cauchemar au royaume du riz
  • Unholy Women Amemiya Keita, Suzuki Takuji, Toyoshima Keisuke
  • Mishima Yukio Le Clou Qui Dépasse
  • Nuages Flottants Le Livre, Le Film
  • Foot-age de gueule Propagande ordinaire en Corée du Nord
  • Radio France vous emmène en Asie Japon et Chine
  • Reprises : Cat’s Eye 1983 -vs- 2010
  • Gosse de Peintre Visite de l’expo Kitano à la Fondation Cartier
  • Kitano à Cannes Outrage en compétition officielle
  • The First Chapter Locofrank
  • Ogon Batto/The Golden Bat Sato Hajime
  • Live in Geneva Merzbow (Akita Masami)
  • Happiness Hur Jin-Ho
  • Sparta Locals Sparta Locals
  • Kobato Kurumi Daizenshû Kobato Kurumi
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