Dans la Chine des années quarante occupée par les forces japonaises, un groupe d’étudiants décide de passer dans les rangs de la résistance et de tuer en particulier le traître Yee, collaborateur et dirigeant des services secrets locaux. La jolie Chia Chi sera d’abord chargée de le séduire et de le duper sous la fausse identité de madame Mak. Mais la relation entre les deux amants va prendre une tournure plus ambiguë que prévue.
Lee Ang, désormais money-maker hollywoodien reconnu et récompensé par de multiples prix internationaux[1], peut imposer ses choix et décider ainsi de tourner en Asie dans la langue locale ce sujet sur fond de grande histoire. Un nouveau long-métrage particulièrement attendu, bénéficiant aussi d’une rumeur très marketing de séquences de sexe non simulées, ayant eu maille à partir avec la diffusion en Chine continentale. Nouvelle variation du thème rebattu de la belle espionne, Lust, Caution se présente pourtant avant tout comme un drame romanesque à fort caractère intimiste. La reconstitution du Shanghai de la seconde guerre mondiale est cossue, avec force costumes vintage et intérieurs d’époque en clair-obscur, le chef opérateur ayant fait du beau travail niveau ambiance. Un bel écrin qui ne passe pourtant jamais avant l’intrigue elle-même, contrairement à ce que pourrait laisser croire une première partie prenant son temps pour développer son propos et définir la place de chaque protagoniste important, il n’y aura qu’à suivre l’apprentissage de la jeune Chia Chi en une Mata-Hari émérite. Le film ne tombera heureusement jamais dans le piège du roman fleuve édifiant style « la destinée individuelle emportée par les tourments de l’histoire en marche ». Il s’agit avant tout, voire uniquement, de conter, dans la période tourmentée du second conflit mondial, les faits, les gestes et les doutes d’une jeune fille intronisée courtisane et vite dépassée par sa propre mission.
Ang Lee propose son film d’espionnage, où le riche décorum sert seulement à situer un scénario qui va préférer le huis-clos trouble et retors au grand spectacle. Une héroïne naturellement douée, voire trop, pour la comédie qui va rapidement déborder des seules aspirations patriotiques dans lesquelles ses camarades auraient pensé la cantonner, face à un homme ayant fait de sa propre survie son unique raison de vivre. Deux êtres se rencontrant et se quittant pour mieux se croiser à nouveau au hasard des soubresauts historiques. Ou quand la vraie vie s’avère toujours plus théâtrale que celle créée pour les besoins d’une pièce, air connu. Lust, Caution devient au fur et à mesure de son déroulement une figure de style parfaitement maîtrisée, modelant ses archétypes pour mieux faire ressortir la singularité de la relation Chia Chi/Yee. Fi du bel idéalisme affiché par la bande de jeunes chinois du début, fi de la raison d’état auto-proclamé par les collaborateurs et leurs puissants alliés, tout volera en éclat face à la passion et au désir amoureux, à la base de tout comportement humain, et partant, un socle non avoué mais majeur de l’Histoire avec un grand H. Là intervient une sexualité consommée de façon crue et directe malgré sa supposée planification en amont, un exercice qui n’a rien de récréatif dans le développement du film, les scènes de sexe alourdissant si besoin était une atmosphère tendue au possible, parties prenantes et essentielles d’un jeu de dupes entre plaisir et sacrifice au nom du prétendu combat héroïque de l’ombre.
L’héroïsme n’est d’ailleurs qu’un leurre, le meurtre collectif du compatriote menaçant de dénoncer aux japonais la véritable identité des résistants suffisant à préciser ce qu’il en est : une tuerie maladroite, dénuée de tout caractère romantique, juste atrocement sanglante, à laquelle chacun se doit de participer comme un rite de passage nécessaire. Construit en partie en flash-back pour recoller au moment opportun avec le présent des personnages lors d’une très brillante séquence d’attentat avorté, Lust, Caution scrute au plus près les interrogations d’une femme qui finira par ne plus cacher son statut, trop lucide, trop emportée par son rôle ?
D’une élégance froide, voire glaciale, l’oeuvre de Lee Ang observe la progression subtile mais implacable des rapports de force et de séduction entre les deux partenaires détachés de leurs univers respectifs, avec une distance que renforce la musique du compositeur Alexandre Desplat[2] à la sombre tonalité parfaitement adéquate ; Quant aux interminables parties de mah-jong que disputent madame Yee et ses invitées à longueur de journées, elles symbolisent au mieux un monde protégé et rassurant en apparence, mais suffoquant à force de prétendues convenances, monde que voudront fuir nos deux tourtereaux pour des jeux plus passionnés et dangereux. Un fac-similé de civilisation, à l’image du quartier réservé nippon où Yee donne rendez-vous à sa belle, pour un magnifique et révélateur choc des cultures à l’oeuvre. Entre deux accords de shamisen accompagnant les airs interprétés par des geishas d’importation, Chia-Chi va à son tour chanter un air typique de son pays, un instant de sincérité amené tout en subtilité. Pour donner vie au sinistre exécuteur des besognes japonaises, Tony Leung Chiu-Wai possède la présence et le charisme adéquat, la fragilité aussi. Le visage impassible du beau gosse a pris quelques rides, idéales pour personnifier monsieur Yee ; le sémillant mari trompé de In the Mood for Love (Wong Kar-Wai, 2000) laisse la place à un bourreau complexe, antihéros pathétique, véritable perdant de la fable et souffrant au final autant que sa supposée victime, bien qu’il semble s’en défendre.
Sa partenaire, reine de beauté patentée, s’affirme d’emblée comme une véritable comédienne soutenant sans peine la pression d’une caméra qui ne la lâche pas d’une semelle, tandis qu’elle ne quitte pratiquement jamais l’écran durant les plus de deux heures trente du film. Au sein d’une distribution qui se contente de jouer les faire-valoir pour le couple vedette, le chanteur américain d’origine chinoise Wang Lee-Hom campe avec conviction le benêt dogmatique amoureux de Chia-Chi, s’excluant de lui-même d’une relation à haut-risque largement au-delà de sa compétence.
S’il ne saurait être perçu comme une surprise dans la filmographie contrastée du cinéaste taïwanais, il représente une nouvelle mise en lumière de la relation à l’autre, une thématique creusée à longueur de films, de Garçon d’Honneur(1993) au plus récent et mondialement célèbre Le Secret de Brokeback Mountain (2005). Il n’en reste pas moins et encore, sous couvert de blockbuster international, un brillant pied de nez aux tenants d’une morale sans nuances. C’est, enfin, un superbe roman filmé à la dimension psychologique indéniable, dont on aurait d’ailleurs pu emprunter le titre à une autre long-métrage du réalisateur, Raison et Sentiments(1995).
- 色‧戒
- Taiwan 2007.
- UGC Ph (2008).
- Avec Tony Leung Chiu Wai, Tang Wei, Joan Chen Chung, Wang Lee-Hom.
