Lost in Beijing
Lost in Beijing ©Laurel Films

Ping Guo est venue travailler à Pékin dans un salon réputé pour le massage des pieds. Un jour et alors qu’elle est ivre, elle est violée par son patron Lin Dong, puis tombe enceinte. Face à une paternité problématique, An Kun, modeste laveur de vitres et compagnon de Ping Guo, passe un marché avec Lin Dong. L’arrivée du nouveau né va bouleverser tous leurs plans et révéler à chacun sa propre vérité.

Li Yu est une récidiviste. Après Fish and Elephant (2001) considéré souvent comme le premier film lesbien chinois, évidemment jamais exploité dans le circuit classique, Lost in Beijing a été interdit par les pudibonds censeurs locaux soucieux de lisser au maximum l’image de leur pays avant le lucratif rendez-vous olympique. Pas de quoi pourtant sincèrement effaroucher quiconque, les rares scènes de sexe restant même assez conventionnelles. Au-delà du constat de décalage flagrant entre la réalité d’une société en mouvement et l’attitude figée de ses dirigeants, avec pour conséquence des soucis de tous ordres pour qui cherche à exprimer un point de vue, cette mise à l’écart aura au mieux mis en lumière l’oeuvre d’une jeune cinéaste[1] révélée par son deuxième projet : Dam Street (2005) l’émouvante chronique d’une jeune femme en recherche de son fils annoncé comme décédé à la naissance mais en réalité adopté par une autre famille. On aura compris que Li Yu ne recule pas devant les sujets difficiles, attachée à dépeindre une Chine très contemporaine sous un angle social et humaniste.

Il en est ainsi de son dernier opus, filmé dans un environnement urbain défiguré par l’expansion immobilière galopante. On est fort loin du chromo exotique, la vision de ces grandes solitudes déshumanisées ne donnant pas franchement envie d’aller visiter le nouvel Eldorado capitaliste ! D’ailleurs, des inserts documentaires presque hors-contexte situent parfaitement l’histoire dans sa dimension réaliste et actuelle, tandis que quelques mouvements panoramiques semblent noyer un peu plus les protagonistes au sein de l’étendue infinie de la métropole pékinoise. Lesquels vont se débattre le reste du temps dans un huis-clos mi-figue mi-raisin filmé caméra à l’épaule, pour saisir au plus près leurs réactions ; une comédie dramatique fataliste et grinçante non dépourvue d’humour au montage vif privilégiant les plans courts et aux ruptures de ton pas toujours maîtrisées, instaurant un flou dans la direction supposée du scénario.

Entre scènes prévisibles et flottement narratif, il est vite évident que l’intrigue manque de souffle, la partie plus accès sur la comédie n’étant pas suffisamment enlevée pour rallier complètement l’adhésion là où le drame, on l’a vu, survient presque fortuitement en dernier ressort. Pourtant, l’ensemble n’en reste pas moins fortement attachant, le destin des ces quatre adultes pris au piège de l’amour filial dévoilant une humanité sans fard. Si la mère, comme une évidence, finira par imposer son point de vue, morale d’une fable déniaisée qui déroule un message lucide sur les comportements de l’empire du milieu d’aujourd’hui. Rencontre de la Chine du haut, Lin Dong et son épouse pouvant être associés à de nouveaux riches, avec celle des petits métiers du bas (Ping Guo et An Kun), l’arrivée d’un enfant provoquant une instabilité de fait dans les rapports de force initiaux, Ping Guo [2] répète à l’envi qu’il n’existe pas (encore ?) de solution collective aux abyssaux problèmes sociétals, que chacun doit toujours se débrouiller comme il le peut avec sa propre vie. Mais aussi , de façon plus universelle, que le sentiment, quel qu’il soit, ne saurait être prévu par un hypothétique arrangement au préalable. De la convoitise de l’un au rejet d’une autre, la naissance du petit garçon fera en effet voler en éclats le schéma des deux couples concernés les mettant face à leurs propres contradictions.

On retrouvera avec plaisir au sein d’une jolie distribution Tony Leung Ka Fai, vieux routier du paysage cinématographique hongkongais[3]. Désormais quinquagénaire, il compose avec son détachement habituel un parfait coureur de jupon désabusé que la prétendue paternité va réveiller de sa dilettante torpeur. Lost In Beijing mérite mieux que par la seule exposition médiatique d’une prétendue pornographie ; s’il n’est pas sans défaut, il possède des accents de vérité et de sincérité qui le place dans le haut du panier des prétendus petits films, confirmation d’une réalisatrice qui n’a pas peur de se confronter aux dures réalités de son pays.


  1. née en 1973 []
  2. titre original du film []
  3. et interprète du déjà lointain L’Amant de Jean-Jacques Annaud en 1991 []
23 février 2008 Aucun commentaire
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