Lolita Complex

Romain Slocombe

Le photographe fétichiste Gilbert Woodbrooke est rentré en Europe. Sans-le-sou toujours aussi maladroit, au bord du gouffre, il est pourtant choisi comme interprète pour accompagner une jeune romancière nippone en voyage de promotion à Londres. Un travail apparemment tranquille qui tournera pourtant au cauchemar, entre un artiste contemporain psychopathe et de dangereux mafieux albanais à la recherche d’une de leurs « protégées », une jeune prostituée roumaine.


Romain Slocombe n’aime plus le Japon. Formule quelque peu lapidaire pour signifier une réelle perte d’intérêt pour le sujet, à commencer par les jeunes femmes que le photographe aima longtemps affubler de plâtres et autres contentions pour son concept d’Art Médical [1]. Il préfère opérer aujourd’hui dans le secteur des quartiers chics parisiens ; finies les sylphides asiatiques : les corps plus voluptueux des bourgeoises européennes servent désormais de réceptacle aux fantasmes toujours renouvelés du bonhomme.

Romancier à plein temps, en particulier à travers la saga de son alter ego Gilbert Woodbrooke [2], Slocombe rembarque donc logiquement son héros fétiche pour l’Europe après la fin douloureuse de ses aventures dans l’archipel.

Romain Slocombe ©M.Boléchala

Woodbrooke va lui-aussi prendre conscience de la beauté des femmes du vieux continent, s’éloignant (plus ou moins) de ses obsessions nippones, à son propre étonnement. Une façon de resituer le personnage dans son nouvel environnement britannique, mais encore de signifier la fin d’un cycle. Les emprunts à la littérature japonaise qui faisaient le sel de la tétralogie La Crucifixion En Jaune [3] n’ont ainsi plus cours, seul le sous-titre de cette nouvelle trilogie : L’Océan De La Stérilité renvoyant directement à la figure de Mishima Yukio [4], sans que celui-ci ne soit d’ailleurs jamais cité [5].

Cette fois, si Slocombe intègre directement une romancière fictive dans l’histoire, en l’occurrence Yuki Emiko, best-seller du moment venue capitaliser son triomphe en Europe [6], il ne lui concède pas un énorme capital de sympathie. Égocentrique au possible, défaut renforcé par le battage médiatique qui la lance comme on lance une nouvelle lessive, presque inculte malgré un providentiel petit talent de plume, la demoiselle semble bien plus intéressée par les sorties et la vie nocturne que par les pages d’écriture, creusant un fossé d’incompréhension avec son entourage adulte dont notre déboussolé Gilbert. L’ère des penseurs érudits et des grands maîtres a cédé le pas aux phénomènes de librairie, résultat du formatage d’une culture 100 % jetable. Yuki Emiko devient alors une parfaite non-héroïne inintéressante au possible, son parcours londonien relaté sur le mode people en un brillant pastiche de Cosmopolitan [7], avant de l’abandonner à son triste sort au beau milieu de l’intrigue. Bien fait pour elle.

Romain Slocombe ©M.Boléchala

La plume de Slocombe est d’ailleurs bien affûtée. Si la jeunesse européenne en prend pour son grade avec un manque d’engagement socio-politique, une absence d’idéalisme, de savoir-vivre, elle est de fait renvoyée dos à dos avec son homologue extrême-orientale abrutie de consumérisme à tous crins et de vaine recherche de tendances toujours plus nouvelles, en un crescendo de débilité hype.

Que dire alors du milieu de l’art contemporain vitriolé par un artiste qui a visiblement souffert du rejet de ce milieu férocement élitiste [8] ? Les concepts fumeux post-warholiens, la spéculation pour un marché boursouflé trouvent ici le miroir à peine déformant de leur démesure et de leur autosuffisance via le portrait du pitoyable Duncan Piermont. Seul Tony Blair aura eu droit a encore moins d’égards au fil des pages...

Le lecteur se délectera de ces opinions tranchées, d’autant qu’elles accompagnent une intrigue aussi échevelée que les précédentes, avec un impressionnant passage gore et un épilogue en suspens pas des plus réjouissants. Le malheureux Gilbert subit plus qu’il ne devance les événements, et fantasme (un peu moins) à tout va, c’est une habitude. Mais il doit cette fois se coltiner un carcan de plâtre très embarrassant, juste retour de bâton pour un obsédé de la chose et brillant private joke. Le meilleur de Lolita Complex est contenu dans ce mélange de dérision et de rebondisements bien dans l’esprit de la saga.

Pourtant, la tonalité générale de l’ouvrage se veut plus sombre, réaliste ; déjà par le thème central, la prostitution de très jeunes filles venues de l’est, ensuite par la manière d’en rendre compte. Le côté documentaire prend alors le pas sur l’histoire, dévoilant un Romain Slocombe certes sincère dans ses intentions mais un peu trop sérieux, trop appliqué, et pour tout dire moins convaincant.

Un bémol qui empêchera d’adhérer totalement au virage entrepris pour la trilogie qui s’annonce [9], mais n’entamera pas notre capital de sympathie pour l’incorrigible Woodbrooke.

Michel Boléchala, le 24 mai 2009

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