Locofrank n’est pas un groupe génial, ni un groupe médiocre. Ils font tout simplement un punk rock honnête, sans trop de fioritures ni de prétention. Compétents et crédibles, ils figurent parmi les représentants les plus significatifs de la « nouvelle génération melo-core »[1] qui depuis quelques années constitue l’un des courants les plus substantiels de la scène indie ((scène indépendante)) japonaise.
Locofrank se forme à Ōsaka en 1998 sous le nom de Sumōjaya, finalement changé en 2003. Le groupe se compose de Kinoshita Masayuki au chant et à la basse, Mori Yūsuke à la guitare, et enfin du batteur Sasahara Tatsuya. Les trois compères débutent en 2003 avec le mini-album Starting Age (6 titres) édité par Limited Records. En 2004 c’est le tour de leur premier full-length, Ripple, qui reçoit un très bon accueil, tant de la critique que du public, et remonte le classement Oricon jusqu’en neuvième position. A la fin de 2004, Ripple est l’un des dix albums indies les plus vendus au cours de l’année : les ventes font des Locofrank (avec les Ellegarden de Chiba) les nouveaux porte-drapeau du melo-core [2] qui frappe la scène japonaise des années 2000.
Après une longue tournée nationale et des participations aux festivals les plus importants du Japon (Summer Sonic, Countdown Japan…) les Locofrank sortent à la fin de août 2005 leur deuxième mini-album, Shared Time (5 titres collectés ci et là avec entre autre une reprise deOverjoyed de Stevie Wonder). L’album débute à la onzième place de l’Album Chart Oricon, et à la première de leur classement indépendant : 30000 copies sont vendues dans les deux premières semaines. Les Locofrank sont l’une des voix les plus orthodoxes du vaste mouvement melo-core japonais. Leur son calque d’une façon quasi-similaire le style de ceux qui sont considérés les pères de cette scène : les Hi-Standard, qui ont beaucoup contribué à la découverte du punk-rock japonais chez eux et à l’étranger (dans ce dernier cas, grâce surtout à l’anonyme Growing Up, 1996, et à l’excellent Making The Road, 1999, publiés aux Etats-Unis également chez les californiens de Fat Wreck). Et en effet, une des choses que l’on remarque immédiatement chez les Locofrank est leur absence de toute sorte de compromis avec les sonorités emo [3] dans une période d’engouement général pour cette mode (tant en style qu’en attitude) au Japon comme dans le reste du monde. On note également leur prédilection, très nette, pour un son qui aujourd’hui pourrait paraître oldschool, clairement 90s ; un son qui rend vigoureusement hommage aux modèles heroïques du passé.
Il est donc rare de trouver sur leur robuste base de hardcore mélodique ((mouvement assez similaire au punk-rock, savant mélange de hardcore 80’s et de riffs accrocheurs, de refrains voire de fun)) quelque chose en plus de bonnes mélodies : les refrains sont tantôt pop tantôt parfait pour être repris par la foule en concert, avec de rapides progressions basse-batterie, et une ambiance en général optimiste et disposée à une attitude posi-core [4]) à la « surmontons les difficultés ! » et « allons, courage ! ». Mais vous ne trouverez rien de moins non plus : si vous voulez les héritiers des Hi-sta (dissous en 2000), c’est ici que vous devez chercher et non pas dans les arpèges espagnols de Hawaiian 6 ou de Holstein, ni même dans le fusion-punk de The Band Apart et pas plus dans les ouvertures pop-rock pour le mainstream des Ellegarden, qui rappellent probablement plus les Blink- 182 ou Simple Plan que de Lagwagon ou Strung Out.
Les Locofrank continuent justement au Japon la tradition d’un hardcoremélodique chanté exclusivement en anglais, loin des tournures mélodiques « nippones » (typiques du seishun punk (punk adolescent) des Stance Punks, par exemple) et avec un style qui tend avant-tout au bien-être et à l’amusement évitant l’intensification de la rage. Des chansons qui, plutôt que donner trop à penser, préfèrent se dissoudre dans un nuage de satisfaction modérée avec des airs faciles à retenir prêt à être sifflotés. Les Locofrank dégagent donc beaucoup d’énergie, parfaite pour le mosh-pit [5]) et les concerts, mais une énergie positive avec des lignes mélodiques nettes, sans complication, peu de distorsions, une production simple, quelques découpages ça et là, et de la vitesse – voilà les ingrédients classiques du genre –. Si l’on devait citer des noms occidentaux, les premiers qui viendrait à l’esprit seraient bien sûr Lagwagon, No Use for a Name, Down by Law, ou encore Face to Face. Et pourtant, les modèles vraiment importants pour le groupe restent à mon avis les modèles autochtones.
Starting Age est un mini-album plutôt compact, une carte de visite très éloquente. L’anglais des textes est un désastre, et la prononciation pas mal incompréhensible : deux choses que les Locofrank sauront ajuster dans les disques suivants. On sent que les paroles ont été pensées en japonais et maladroitement traduites en anglais. Mais c’est sans doute secondaire, lorsque on pense à l’usage purement décoratif que le rock japonais fait de l’anglais. Un peu comme sur les absurdes t-shirts que l’on trouve à Harajuku et à Shimo-Kita, dans beaucoup de chansons des premiers Locofrank la langue étrangère donne l’impression d’être employée uniquement pour faire joli. Un des petits bijoux de l’album est It’s Over, que le groupe a mis aussi dans Ripple avec un meilleur arrangement.
Ripple montre quant à lui une sensible amélioration de l’exécution et une plus grande variété comparé aux titres de leurs débuts avec des ralentissements pour un mid-tempo pop-rock (The Wind in February, A Meaningful Answer), un phrasé de batterie moins banals quelques infiltrations ska (Time of Patience), et des accélérations hardcore furieuses (Roots). On remarquera plus particulièrement : Be Full, No Title, et Mountain Range. Parmi les autres changements dans Ripple, on note l’apparition d’une pop presque « romantique » , qui était déjà typique des Hi-standard (voir un classique comme Brand New Sunset), faite de back vocals aériens et de nombreux adoucissements ou suspensions lyriques dans le rythme. Une tendance que l’on voit réaffirmée dans Shared Time (notamment dans l’excellente Share), qui est peut-être le plus melo-core des disques des Locofrank, basé sur le partage des sentiments et des valeurs avec les kizzu (kids).
Les Locofrank continuent leur chemin, sans trop d’originalité peut-être et peu impressionant à la première écoute mais qui sur la distance devient tout à fait plaisant.
2003 – Starting Age | 2004 – Ripple | 2005 – Shared time | 2006 - The First Chapter
Compilations
2003 – Style of Limited #03 (Coconuts Fine) | 2004 – Style of Limited #04 (put feeling into the shadow) | 2005 – Rock Motown (Overjoyed)
- merokoa shinsedai [↩]
- abbréviation de melodic hardcore, terme uniquement utilisé au Japon pour décrire un panel de groupes variés au tendances punk-rock (des Stance Punks ou Mongol800 à Ellegarden [↩]
- terme désignant le rock alternatif américain des années 2000 [↩]
- abbréviation de positive hardcore qui n’est pas un style de musique propre mais plus une attitude « positive » (anti-drogue, etc. [↩]
- fosse, ou l’on peut faire du moshing (pogoter [↩]
- Japon
- www.773four.com
