Hayashi Fumiko
Couple sans enfant, Nakagawa Mineko et Jūichi sont mariés depuis quatorze ans. L’amour a laissé place à un mur d’indifférence édifié entre le mari timoré, modeste employé de bureau, et son épouse rigide restée au foyer, sous-louant deux chambres de la maison pour arrondir un budget limité. Jūichi, séduit par Sagara Fusako une charmante dactylo veuve de guerre, entrevoit avec elle un échappatoire à une existence sans relief. Mais il lui faudra compter avec Mineko et son autoritarisme...
Nuages Flottants ? A la seule évocation de ce titre, les amoureux du cinéma japonais vous répondront aussitôt Naruse Mikio, metteur en scène de la grande époque des studios à la riche filmographie, en phase de reconnaissance par le public occidental. Ce qui restera son oeuvre emblématique est au départ la fidèle adaptation d’un texte éponyme signé Hayashi Fumiko. Née en 1903 d’une famille pauvre de marchands ambulants, elle a parcouru le pays en leur compagnie avant de s’établir dans la capitale à l’âge de 18 ans, pour y fréquenter les milieux artistiques, une nouvelle existence parsemée de déceptions sentimentales. Elle publie son premier livre en 1928, Hōrōki [1] une autobiographie rencontrant un triomphe immédiat, permettant à la jeune femme de connaître pour la première fois l’aisance. Hayashi n’arrêtera plus d’écrire, plus d’une centaine de nouvelles et romans en une vingtaine d’années, devenant la romancière la plus populaire de son époque avant qu’une crise cardiaque ne la terrasse prématurément en 1951.
Développant des histoires où interviennent essentiellement des gens du peuple dont elle restera toujours proche, son style à l’apparente simplicité la rend accessible au plus grand nombre, même si sa faculté d’observation démontre une grand acuité vis à vis des comportements humains. Ecrivain de la femme en butte à une destinée contraire à laquelle elle ne peut échapper mais déterminée à lutter, Hayashi analyse avec finesse les rapports amoureux et l’insoluble contradiction entre le désir masculin et les aspirations féminines, sous couvert d’une tragi-comédie de meurs au sein de la société nippone des années trente au lendemain de la défaite de 1945.
Ainsi en est-il de cette nouvelle traduction signée Corinne Atlan, proposée dans la magnifique Série Japonaise des Editions Du Rocher, un élégant volume à la tonalité automnale, illustré d’une superbe vignette de Romain Slocombe, qui d’autre ?
Les Yeux Bruns, ou la morne cohabitation devenue confrontation entre deux êtres qui semblent ne plus avoir grand chose à partager en dehors d’un respect des conventions sociales, des pressions familiales,du qu’en dira-t-on. Sauf que Mineko, intraitable moraliste de la vie à deux, ne s’est pas aperçue qu’au fil des années elle s’est murée dans une forteresse d’indifférence, imperméable aux moindre changement, considérant son mari comme un acquis définitif tout en l’accablant de reproches. De quoi infantiliser un peu plus ce salary man au caractère faible, incapable de se débrouiller seul dans son foyer, lui aussi saisi d’immobilisme face à un environnement bouleversé. Ces deux-là ne se sont pas rendus compte que le monde changeait sans les attendre. Symboles d’une nouvelle génération, Yoshimi la jeune soeur de Mineko, pragmatique et désireuse de profiter de ses meilleures années, ou la séduisante Fusako dont Jūichi tombe amoureux, ce sera toujours elle qui « bousculera » l’inertie de son amant, rêvant à un idéal conjugale plus qu’il n’agit.
On le voit, le tableau dépeint par Hayashi Fumiko n’est pas reluisant, témoignage d’un Japon de l’immédiat après-guerre, où les conditions matérielles sont encore précaires, chacun devant compter sur lui-même pour espérer s’en sortir, dans un nouvelle répartition des rôles au sein de la société fort éloignée des codes en vigueur avant-guerre. Une vision « historique » et sociologique déjà intéressante sur laquelle vient se greffer cette douloureuse variation sentimentale. Car autant l’écriture est pudique, tout en finesse, autant le fond recèle une cruauté psychologique éclaboussant les trois protagonistes principaux. Ainsi Mineko, si elle ressemble déjà à une mégère acariâtre, représente l’archétype de la femme bafouée dans son amour, ses réactions épidermiques découlant d’un profond désespoir amoureux, ce qui nous la rend plus humaine qu’elle ne semblait l’être : pour elle, pas d’issue en dehors d’un mariage/sacerdoce vécu jusqu’à l’absurde, quitte à mettre en pratique une capacité de nuisance proprement terrifiante. Ainsi Jūichi, prototype de la lâcheté masculine, attentiste fataliste terrorisé par les réactions de sa compagne. Enfin, Fusako, personnage pour lequel l’auteur a le plus d’empathie, agit là ou Jūichi hésite encore, assumant son amour envers et contre tous, en dépit d’un tenace sentiment de culpabilité. Finalement, dans ce roman désenchanté, les héros se débattent avec des frustrations aussi universelles qu’intemporelles : malgré une fin relativement ouverte, l’amertume y prime sur l’espoir. Les Yeux Bruns, roman populaire au sens le plus noble, se révèle alors comme la véritable autopsie d’un couple en crise.
Michel Boléchala, le 27 novembre 2007

[1] Journal D’Une Vagabonde
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