Oishi Hisako, jeune institutrice fraîchement promue, vient enseigner dans une région reculée, une petite île située sur la mer du Japon. Son allure et le fait qu’elle se déplace à bicyclette suscitent d’emblée la curiosité de tous, à commencer par ses douze petits élèves, douze paires d’yeux, ou vingt-quatre prunelles, qui la contemplent avec beaucoup d’intérêt. Un lien indéfectible va lier la jeune femme à ces enfants, tout au long d’une existence dans le Japon de l’avant à l’immédiat après-guerre.
Film fleuve de cent cinquante minutes, Les Vingt-Quatre Prunelles commence comme une comédie légère autour de l’arrivée d’une nouvelle maîtresse d’école dans une campagne loin de la capitale. Elle est d’abord abusivement traitée de moga ((Contraction de modern girl, en référence à ces femmes japonaises citadines apparues dans l’entre-deux guerres, habillées à la dernière mode occidentale, dont le comportement passablement provocant allait à l’encontre des moeurs de l’époque. On se référera au roman de Tanizaki Junichiro : Un Amour Insensé (Chuin no Ai) où un homme tombe sous l’emprise d’une fille résolument moderne.)), alors qu’elle est pourtant une fille du coin, native de l’autre rive de l’île !
Kinoshita ne se prive alors pas de chanter les beautés du paysage idyllique de cette partie de l’archipel, à grands coups de larges panoramiques. La caméra observe aussi les habitants du cru dans leur quotidien souvent rude, tout en accompagnant les écoliers au détour de leurs promenades champêtres. Ainsice joli plan qui voit la troupe enfantine défilant à la queue leu leu, cadrée de face en légère contre-plongée sur une crête, pour composer une magnifique vignette au charme naïf. Une façon de les rendre plus proches, créant une empathie immédiate du spectateur vis à vis de ces attachants gamins dont la vie semble toute tracée ; si l’enfance est ici aussi un moment privilégié, elle doit vite laisser la place aux réalités de la vie pour des petites gens dont les progénitures sont scolarisés jusqu’à ce que le besoin de nouveaux bras se fasse sentir, qui pour aider à la pêche, qui pour vaquer aux occupations ménagères. Le film passe imperceptiblement du registre souriant à une ambiance plus sombre, une photo de classe symbolisant la période bénie de la première jeunesse, inaltérable souvenir pour les protagonistes devenus adultes et leur chère enseignante.
Car nous sommes là dans le mélo le plus authentique, chacun subissant une destinée rarement conforme aux rêves enfantins. Ce sera bien sûr la guerre qui focalisera toute la portée mélodramatique de l’intrigue. Si Kinoshita ne la filme pas directement, plutôt en recul par rapport à la grande histoire, il choisira d’en exposer les conséquences et les excès sur la petite communauté, pointant l’inexorable fuite du temps et l’impermanence de la vie sur un mode foncièrement nostalgique, que renforcent les nombreuses visites des protagonistes aux cimetières. Le décor enchanteur de l’introduction, par sa seule présence immuable, écrasante, semble à ces moments-là anéantir toute velléité humaine. Le cinéaste s’intéressera d’ailleurs toujours plus à celles qui restent, autrement dit les femmes, en individualisant chacun des caractères, là où les garçons resteront une entité plus globale, premières victimes du bourrage de crâne militaro-nationaliste des autorités en place, un embrigadement réduisant à néant le travail éducatif d’un corps enseignant qui doit se soumettre à la pensée unique de rigueur. Si le directeur de l’école choisit, telles les trois célèbres statuettes de singes se cachant les yeux, la bouche ou les oreilles, de ne rien voir ni entendre et encore moins d’exprimer une quelconque opinion, Hisako cherchera à rester fidèle à un idéal de transmission du savoir, en pure perte. Le retour à la paix sera le temps du souvenir, des retrouvailles douces-amères. La charge émotionnelle atteint alors un paroxysme de mélancolie, osant aller jusqu’à l’excès, telle cette scène où Hisako se rend chez une de ses anciennes élèves. Lorsque celle-ci lui avoue sa maladie, la tuberculose, et sa solitude, passant ses journées à contempler la fameuse photo de classe, les deux femmes fondent copieusement en larmes… Princesse Sarah n’est pas loin !
La scène finale, nettement plus sobre, constituera un climax émouvant. Lors de retrouvailles entre la désormais vieille institutrice et ses protégées rescapées du conflit, un des rares soldats rentré vivant prend la fameuse photo de groupe en main ; sauf qu’il ne peut la voir, désormais aveugle. Il en a tellement mémorisé les détails durant sa mobilisation qu’il se livre à une description précise, tandis que sa camarade entonne une chanson emblématique de leur jeunesse à tous. Point final d’une oeuvre qui donne la part belle aux airs populaires et traditionnels, douces comptines enfantines ou refrains patriotiques totalement intégrés dans la narration. Cinquante années après, le cinéaste d’animation par ailleurs directeur d’une chaîne d’écoles privées Nishizawa Akio saura s’en rappeler, réalisant avec Furusato Japan (2007) une sorte de prolongement au travail de Kinoshita[1].
Les Vingt-Quatre Prunelles, film old-school stigmatisant un sentimentalisme que rejettera plus tard la Nouvelle Vague [2], représente l’archétype d’une époque et d’une méthode, celle d’un spectacle édifiant mis en chantier par un puissant studio. Kinoshita prouvera avec ses projets suivants qu’il peut parfaitement faire écho à l’évolution des mentalités : si Un Amour Eternel (Eien no Hito, 1961) est encore un mélodrame doublé d’une saga historico-familiale contemporaine tourné dans un élégant style classique, il développe une critique ouverte de la société nippone et témoigne des changements de comportement à l’oeuvre dans les nouvelles générations de l’après-guerre, preuve que la cassure voulue par les jeunes cinéastes rebelles se répercutait aussi dans le cinéma traditionnel.
Pour l’heure, Les Vingt-Quatre Prunelles reste justement un grand film populaire, succès critique et public à sa sortie, dont la seule beauté formelle contribuerait déjà largement à sa pérennité. Ainsi ces séquences furtives d’enfants se protégeant de la pluie sous leurs frêles ombrelles, suivies de leur institutrice, omniprésente. Ainsi cette apogée dramatique et symbolique du départ à la guerre. Là, fraîchement embarqués, les anciens petits garnements devenus de jeunes hommes quittent la terre ferme, simplement retenus encore par ces rubans commémoratifs que déroule leur maîtresse d’école restée à quai, figure maternante de toujours, les morceaux de papier petit à petit se détachent et volent au vent, la distance augmentant toujours plus entre les partants et ceux qui les saluent pour, on le devine, la dernière fois. Un moment de grâce porté par le beau visage et le jeu tout en retenue de Takamine Hideko, ex-enfant prodige des écrans japonais avant de devenir l’égérie des drames désenchantés signés Naruse Mikio. Un des nombreux points d’orgue d’un film très abouti qui s’avère bien plus subtil que le seul énoncé de son thème pourrait d’abord le laisser penser.
- Dans une banlieue tokyoite, dix ans après le conflit mondial, la préparation d’un concours de chorales scolaires permet de revisiter ces merveilleuses compositions regroupées sous le terme de doyo, art populaire qui avait justement été mis à l’index par la dictature militaire. [↩]
- Emmenée par des cinéastes comme Oshima Nagisa, Imamura Shohei ou Masumura Yasuzo [↩]
- 二十四の瞳
- Japon 1954.
- MK2 (2007).
- Avec Takamine Hideko et Chichu Ryu.
