Le Vieux Jardin
Le Vieux Jardin ©Wild Side

Activiste dissident des régimes répressifs sud-coréens des années quatre-vingt, Oh Hyeon-Wu est relâché après une longue captivité. Renouant tant bien que mal avec la liberté, il doit trouver ses repères au sein d’une société qu’il a du mal à reconnaître. Il va découvrir le journal intime laissé à son intention par la femme qu’il a aimé, aujourd’hui décédée d’un cancer. L’occasion de se replonger dans la tourmente des années de dictature.

Le Vieux Jardin est avant tout un sublime roman signé Hwang Sok-Yong [1], sorte de fiction ancrée dans la réalité d’un auteur lui-même en butte aux différents pouvoirs en place d’alors. Portrait de femme émouvant doublé de références précises à l’histoire coréenne récente, en particulier le massacre de Kwangju où l’armée se livra sur la population civile à une terrible et meurtrière répression suite aux soulèvements populaires. Subtil questionnement sur la notion d’engagement, approche introspective et contemplative du sacrifice et du militantisme, ce best-seller éditorial ne pouvait que séduire un cinéaste de la trempe de Im Sang-Soo, à qui l’on doit déjà l’inégal mais intéressant Une Femme Coréenne puis l’excellent et iconoclaste The President’s Last Bang, deux visions sans concession ni hypocrisie des tares d’un pays schizophrène depuis la guerre froide. Il s’attaque ici à l’adaptation littéraire, une première.

Le Vieux Jardin ©Wild SideFidèle au texte du grand écrivain, l’intrigue va en épouser la chronologie en coupant les passages moins essentiels à la dramaturgie (tels les paragraphes où Han Yun-Hee est à Berlin), mais en respectant les allées et venues entre présent et passé des deux personnages principaux, sorte de correspondance posthume des deux côtés des barreaux de la prison. A l’instar de son modèle livresque, Le Vieux jardinversion grand écran évite tout pathos lacrymal, souvent laconique et détaché vis à vis du déroulement des faits, parfois même amusé. Une façon de crédibiliser un peu plus ces êtres de chair et de sang qui se débattent dans un conflit qui n’avoue pas son nom, éprouvant des sentiments à fleur de peau parvenant à s’épanouir malgré (ou à cause) de circonstances dramatiques. Ainsi cette superbe séquence des adieux entre les deux amoureux : évoquée par flash en prologue du film, elle contient à la base tous les ingrédients du mélo de base. La nuit, un coin désertique, un couple protégé par un frêle parapluie sous une pluie battante attend un bus solitaire.

La scène du départ se fera pourtant sans adieux déchirants, sans aucune musique additionnelle de circonstance, le type embarque dans le bus après une tendre accolade et salue sa belle de la vitre arrière tandis que celle-ci le traite intérieurement d’idiot cavalant après une hypothétique cause alors qu’il avait le bonheur à portée de main. Une façon intelligente de jouer avec les codes qui renforce en retour la crédibilité et l’émotion ressenties.

La femme est bien au centre du sujet. Plus au faite des réalités de la vie, Yun-Hee (Yeom Jeong-Ah, excellente)[2], apparaît comme le personnage fort de l’histoire, devant assumer tant la perte quasi-définitive de l’être aimé qu’une maternité solitaire, et surtout une maladie sans rémission là ou Hyeon-Wu (Ji Jin-Hee) est présenté comme un dilettante à la sincérité politique et à l’idéal certes chevillés au corps, mais qui paiera très cher le jeu du chat et de la souris engagé avec les autorités. Nous assistons à la transformation du bouillant jeune homme en un quinquagénaire déboussolé par un pays en pleine mutation, s’interrogeant sur son statut de survivant, énorme décalage avec le comportements matérialiste de la jeunesse actuelle, sa fille n’étant pas le dernier exemple avec son téléphone mobile rose métal et son look branché. Là-encore, la réalisation préfère l’allusion discrète à la démonstration : tel regard ému, telle attitude sans équivoque, traduisent la fuite du temps et des idéaux, manière toute cinématographique en écho aux considérations douces-amères du romancier.

Le Vieux Jardin ©Wild Side

Le ton est plus dur dès qu’il s’agit de rappeler des événements douloureux, ainsi cette pauvre étudiante qui s’immole devant ses proches pour ne pas se rendre à des policiers médusés, souvenir cuisant d’une mort pour (presque) rien. Les images des émeutes sont d’ailleurs traitées dans un style proche du reportage télévisé pour en restituer toute la froide efficacité, image légèrement tremblante et couleurs indéfinies, contrastant avec les tonalités chaudes de la vie intime du couple. Le présent, ou plutôt l’hiver d’une vie, est filmé dans des teintes blanches et grises, symbolisés par la chevelure poivre et sel du héros et la neige du paysage. L’histoire peut continuer, le futur est possible, mais Hyeon-Wu composera désormais avec le souvenir inaltérable de l’être aimé.

En forme de clin d’oeil, cette réplique finale : « Arrêtes de me hanter », symptomatique d’un état d’esprit qui appelle justement à ne pas oublier. Le Vieux Jardin permettra aux blasés du mélodrame coréen de réviser leur opinion sur un genre bien galvaudé, justement parce que ce dernier film n’en est pas un à proprement parler. Mais au travers d’un sujet « historique » réaliste au centre du sujet, cette oeuvre dénuée de toute lourdeur narrative transmet son lot d’émotions avec une telle sobriété et une telle intelligence qu’elle atteint à un lyrisme souvent bouleversant. Pari parfaitement réussi d’un metteur en scène ambitieux, le film est enfin une belle réconciliation entre cinéma exigeant et cinéma populaire, celui que nous préférons. Sans conteste un des grands films de l’année.


  1. Éditions Zulma, 2005 []
  2. actrice a la beauté froide, habituée aux rôles de méchante, que l’on a pu apprécier dans Deux Soeurs ou Sad Movie []
4 décembre 2007 Aucun commentaire
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  • 오래된 정원
  • Corée du Sud 2006.
  • Wild Side (2008).
  • Avec Ji Jin-Hee, Yeom Jeong-Ah.